Littérature

Ecrire la vie de nos proches, la nouvelle discipline en vogue

Le récit de vie est à la mode. Une formation diplômante est donnée à l’Université de Fribourg, dont la prochaine session démarre en janvier

Il y a «La Double Vie d’Arsène Lupin», «Les Aventures de Tom Sawyer» ou les «Mémoires» de Napoléon. Puis il y a la vie toute simple de tante Huguette. Laquelle l’estime en principe trop banale pour être racontée. Les «recueilleurs de récits de vie», pourtant, s’intéressent précisément à ces histoires ordinaires, la vôtre ou la mienne, et aident les personnes peu familières avec l’écrit à trouver les mots.

La discipline ne cesse de faire des émules; les uns s’inscrivent à des ateliers d’écriture ad hoc, les autres décident de plonger dans les archives familiales, les plus motivés, disponibles ou fortunés suivent le certificat de formation continue proposé par l’Université de Fribourg. Une nouvelle session démarre début 2017 en français, tandis que la deuxième promotion germanophone suit actuellement les cours.

«Dire sa vie nous fait être»

Catherine Schmutz-Brun est l’artisane de cette percée en Suisse et dans le monde universitaire – il existe un brevet comparable à Nantes – après avoir initié un cours dans le cadre associatif. Elle a découvert les «histoires de vie en formation» à l’Université de Genève et a décidé de consacrer une thèse au sujet. «C’est l’idée que dire sa vie nous fait être. Mon bagage d’enseignante de français et littérature m’a permis de faire se rejoindre les histoires de vie en tant que démarche de formation et l’écriture, au sens large de traces.»

On n’est pas là que pour enregistrer une histoire, on entre en résonance. L’idée de cette formation est d’ajouter une corde à son arc, que l’on utilisera dans le cadre de son métier

Le cursus se décline en trois modules: chacun déroule d’abord son propre récit, devant le groupe, puis récolte celui d’un autre, avant de pratiquer la discipline dans une institution. «Cela prend tout son sens dans un EMS ou un hôpital, par exemple, argue Catherine Schmutz-Brun. Qui se soucie en effet de savoir pourquoi ces gens sont là? On procède à une anamnèse mais on est bien encombré si les patients se mettent à déposer leur histoire. C’est pourtant un élément essentiel de compréhension.»

Depuis 2013, une centaine de participants ont suivi le CAS (Certificate of Advanced Studies), dont beaucoup sont actifs dans les milieux sociaux et médicaux. Il y a des journalistes et des enseignants également. La plupart, des femmes essentiellement, se retrouvent aujourd’hui au sein de l’Association de recueilleuses et recueilleurs de récits de vie.

Récolter des récits

Ont-ils tous trouvé à faire fructifier leur formation? «J’ai adoré suivre ces cours mais j’aurais aimé davantage de concret, des clés pour en faire ensuite un métier», regrette une participante. «Ce n’est absolument pas le but de ma formation, rétorque Catherine Schmutz-Brun, sinon on devient biographe. Récolter un récit de vie, c’est autre chose, cela prend beaucoup plus de temps et c’est donc moins rentable. On n’est pas là que pour enregistrer une histoire, on entre en résonance. L’idée de ce CAS est vraiment d’ajouter une corde à son arc, que l’on utilisera dans le cadre de son métier.»

Le tout fabrique une histoire collective. Les bénéfices sont multiples. Cela crée du lien

Pauline Roy s’estime chanceuse, elle a réussi à en faire son travail. Depuis 2014, elle est engagée par Pro Senectute Vaud pour récolter des récits à l’échelle d’un village ou d’un quartier. Prilly, La Villette à Yverdon et Tolochenaz se sont déjà racontés. Cossonay s’y emploie actuellement. «Une dizaine de personnes participent à chaque projet, nous délimitons quelques thèmes puis chacun procède à son récit et rebondit sur celui des autres. Le tout fabrique une histoire collective. Les bénéfices sont multiples. Cela crée du lien. Cela donne du sens à un parcours, valorise les connaissances des seniors et favorise la préservation d’un sentiment identitaire malgré le vieillissement. Les personnes âgées se sentent également plus actrices du lieu où elles résident. Enfin, il y a un apport historique, une trace à valeur patrimoniale», énumère la jeune femme dont la vocation a commencé en révisant ses cours d’uni à la table de bistrots: «Des inconnus venaient régulièrement se confier à moi et j’étais frustrée de ne pas pouvoir valoriser leurs témoignages.»

Laisser la trace d’une personne

Emmanuelle Ryser, elle, officie la plupart du temps en tête à tête. «Je laisse les gens raconter, intervenant seulement pour demander une précision, la description d’une odeur ou d’un vêtement. A ma charge ensuite de donner une fluidité à tout cela, de l’écrire de manière à ce qu’on ait l’impression d’entendre la personne. Je vérifie les faits historiques seulement; pour le reste, c’est la trace que la personne a envie de laisser. Si je m’embête parfois? Jamais! Dans chaque vie, il y a des moments clés, une épreuve à surpasser, une période de doute. Ce sont ceux-là que l’on me livre. Les passages ennuyeux, eux-mêmes les ont oubliés!» L’ex-journaliste appartient au collectif D.I.R.E., composée de cinq recueilleuses, dont une seule parvient à en vivre pleinement. Elle anime des ateliers d’écriture autobiographique à côté des récits. Ces derniers lui rapportent entre 3000 et 7000 francs chacun, à raison de 6 ou 10 séances d’enregistrement, qui exigent en moyenne quatre fois plus de temps pour être retranscrites.

Je suis très émotive et j’avais l’impression de le mettre déjà un peu dans la tombe en lisant cela

Beaucoup des mandants d’Emmanuelle Ryser sont des enfants de parents vieillissants. Charlotte Christeler par exemple, a souhaité en connaître davantage sur la vie de son père. «Je n’avais pas encore d’enfants à l’époque mais des neveux et il me semblait primordial de transmettre.» A la réception du livre pourtant, elle a mis de longues semaines avant d’oser l’ouvrir. «J’avais besoin de trouver le moment propice. Je suis très émotive et j’avais l’impression de le mettre déjà un peu dans la tombe en lisant cela.» Le père, lui, admet avoir livré ses souvenirs «du bout des lèvres, pour Charlotte», mais finalement «trouvé l’exercice amusant et attendrissant».

La réaction à un monde globalisé

Le succès des récits de vie s’explique de nombreuses manières: réplique au délitement des liens selon Catherine Schmutz-Brun, réaction à un monde globalisé et numérique pour Emmanuelle Ryser, succédané au confessionnal d’après Pierre-Marcel Favre… «On nous en propose depuis la nuit des temps et on refuse la plupart. J’en ai vu passer, des livres où d’excellentes dames racontent leur cancer! Les gens ont tendance à vouloir exposer leurs bonheurs et leurs malheurs mais, bien souvent, cela n’intéresse que le premier cercle», tranche le Lausannois de son point de vue d’éditeur.

«Avec le développement de l’individualisme et du libéralisme s’est développée l’idéologie de la réussite personnelle. La responsabilité de son destin est renvoyée à chacun. Tout cela entraîne une psychologisation permanente. Le récit de vie est une réponse à l’aspiration de se développer personnellement tant qu’à la difficulté de porter ce fardeau», analyse pour sa part le sociologue Vincent de Gaulejac, auteur de «L’Histoire en héritage – Roman familial et trajectoire sociale» (Payot & Rivages) et coauteur de «Intervenir par le récit de vie» (Eres).

Il y a certainement un effet thérapeutique, comme dans la rédaction d’un journal intime.

«C’est la success-story du «storytelling»; sur les réseaux sociaux, les gens passent leur temps à se raconter, en mots et en images. Mais est-ce que l’on vit pour se raconter ou est-ce que l’on se raconte pour mieux vivre? Le récit se substitue pour beaucoup à un travail sur soi», poursuit-il. Une responsabilité que refusent les recueilleurs: «Il y a certainement un effet thérapeutique, comme dans la rédaction d’un journal intime. J’appelle cela un joyeux effet secondaire, mais je ne suis pas là pour soigner les gens», estime Emmanuelle Ryser. Tante Huguette a toujours pilé la lavande pour se remonter le moral, c’est une des choses qu’elle pourrait raconter…

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