Dans le nord de la capitale chinoise, il y a un immense terrain vague, laissé à l'abandon vorace de la végétation. Sous les couches de nénuphars et les racines des arbres, on devine çà et là des colonnades gréco-romaines, des ruines de palais et – sommet de l'incongruité – la rigide symétrie d'un jardin à la française où l'on se perd comme dans un labyrinthe: c'est le Yuanming Yuan, l'ex-«Versailles de l'Orient». Depuis un siècle, il subsiste ainsi comme le témoin de la «barbarie européenne».

Construit au XVIIIe siècle avec le concours d'un architecte de la cour des Bourbons, ce premier palais d'été était considéré comme le «jardin des jardins» par l'empereur avant d'être saccagé en deux temps – 1860 et 1900 – par la soldatesque française et anglaise. Alors que Pékin se fait un lifting intégral pour accueillir les Jeux olympiques, certains promoteurs voudraient aujourd'hui redonner vie à cette splendeur passée, pierre par pierre, à l'identique de l'original. Pas question, ont immédiatement rétorqué, piqués au vif, les gardiens de cette mémoire: le Yuanming Yuan est la preuve de l'humiliation chinoise, un lieu d'éducation patriotique.

Le débat prend des accents étranges à l'heure où la municipalité de Pékin rase sans état d'âme l'essentiel de son patrimoine urbain. Dans le même temps, toujours à l'image de la cour des Qing, le pouvoir actuel renouvelle sa confiance dans le génie français. L'Opéra de Pékin – le principal ouvrage d'art qui transformera le centre de la capitale – sera l'œuvre de Paul Andreu, l'architecte de l'aéroport Charles-de-Gaulle de Paris. Là aussi, le débat a fait rage sur la valeur de ce projet: un immense dôme de titane couvrant trois salles de spectacles pour une surface de 150 000 mètres carrés.

Les opposants – sur fond de discours nationalistes – craignaient que le cœur historique de la capitale soit à tout jamais défiguré (ce qui est déjà fait depuis longtemps). Après un an et demi de suspension des travaux, le chantier a officiellement redémarré cette semaine. Pour Paul Andreu, ce sera le «Centre Pompidou» de Pékin.