Un bonnet de laine vissé sur la tête, Detlef Bochenkamm parcourt en silence les couloirs sombres de la Bibliothèque municipale de Berlin. Dans une salle borgne des Collections historiques spéciales, l'archiviste raconte comment sa curiosité a été piquée par la découverte de trois classiques de la littérature ouvrière: Le Capital de Karl Marx; une traduction italienne de L'Origine de la famille de Friedrich Engels; un exemplaire de Nous accusons de Clara Zetkin.

Les ouvrages dormaient dans un stock oublié des archives de la bibliothèque. Les trois contenaient deux informations contradictoires. L'impression d'un tampon suggérait que les livres appartenaient à la bibliothèque de la Maison Karl-Marx à Trèves; mais un employé berlinois avait inscrit au crayon gris l'année de leur enregistrement à la Bibliothèque municipale: «1933/1934».

Le 31 janvier 1933, c'est l'incendie du Reichstag, la prise du pouvoir par Hitler. Berlin est une ville rouge et les nazis y pourchassent socialistes et syndicalistes, organisant des rafles dans leurs bureaux. Le soupçon germe dans l'esprit de Detlef Bochenkamm. Les recherches commencent. D'autres ouvrages du même lot sont déterrés de l'anonymat d'un carton poussiéreux. Au total septante livres imprimés entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Tous les classiques de la littérature ouvrière de l'époque.

Le bibliothécaire de la Maison Karl-Marx de Trèves identifie les ouvrages comme ayant appartenu au Parti social-démocrate de Berlin. En janvier 1933, ils devaient quitter la capitale afin d'être montrés à Trèves dans une exposition. Le transfert n'eut jamais lieu. Leur confiscation par les nazis ne fait pas de doute. La Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei (NSDAP) répartissait le butin de ses rafles dans les instituts et bibliothèques passés sous son contrôle.

Les ouvrages que les nazis brûlèrent lors de la Nuit de Cristal, le 9 novembre 1938, ne représentent qu'une petite part des pillages de l'époque. Après la guerre, la Bibliothèque de Berlin se trouva du côté est de la ville divisée. Sous l'occupation soviétique, ses dépôts furent déplacés en périphérie, dans une grange au bord du Müggelsee. Après la chute du Mur, des masses de documents retournèrent dans les caves de la Bibliothèque.

Le lot du SPD a dû suivre cet itinéraire. Le 12 novembre, la Bibliothèque remettra la collection à son propriétaire. Les livres, bien conservés, seront ensuite exposés à la Maison Karl-Marx de Trèves, là où ils auraient dû aller si l'Histoire n'avait pas bégayé.