Eustache Tilley a 76 ans. Il ne les fait pas. Avec son monocle au bout des doigts, son haut-de-forme luisant, son collet trop monté, le dandy n'a pas d'âge. Sa naissance le 21 février 1925 n'y change rien: il est immortel et démodé. Pourtant, Eustache Tilley n'existe pas. Il apparaît simplement chaque semaine pour que vive l'hebdomadaire le plus chic, le plus plaisant, le mieux écrit, le plus ennuyeux et le plus indispensable du monde anglophone: «The New Yorker».

Les années 20 de l'autre siècle furent en Occident un moment d'incroyable créativité. L'écrivain Corey Ford, le dessinateur Rea Irvin et Harold Ross, le fondateur, ont donné d'emblée au «New Yorker» une allure, un graphisme, un ton qui n'ont pas changé depuis. Sorti du crayon d'Irvin sur la première couverture, Eustache est encore sur la dernière. Il a subi beaucoup d'outrages, mais toujours avec dignité. En 1994, Robert Crumb s'en est même mêlé, et Eustache a échangé son haut-de-forme contre une casquette de baseball. Et l'an passé, après trois quarts de siècle, il est devenu chien.

Rea Irvin a aussi imposé une typographie, une mise en page, un graphisme que beaucoup d'autres titres ont ensuite pillés. L'hôtel à côté de chez moi n'en fait pas mystère: il a volé à l'hebdomadaire son titre, son caractère et son air de jazz. Mais la forme ne serait rien sans le contenu. «The New Yorker» a attiré à lui dès 1925 une bonne partie des plumes et des crayons qui ont compté depuis lors. Fictions, enquêtes, entretiens, textes d'actualité: la longueur, souvent, en est la marque. Vingt pages, là, ce n'est pas l'exception. Mais Eustache accepte aussi les rubriques courtes. La plus fameuse s'appelle «Then Talk on the Town» (Ce qui se dit en ville), petits commentaires sur les événements en cours. Jusqu'en 1998, ils étaient publiés sous le masque anonyme d'un pronom pluriel: «we». Mais cette belle indifférence n'a pas résisté au besoin individuel de paraître. Et «The New Yorker» n'a pas résisté non plus, après un vaillant dédain, à exister sur Internet. Depuis quinze jours, il a son site et un lien sur ses célèbres «cartoons», que vous pouvez utiliser à l'œil, si vous le voulez, pour vos e-mails («www.newyorker.com»). C'est assez chic.

Alain Campiotti

New York, le 13 février 2001