Une grande table carrée. Des gamins qui dessinent en piaillant. Le hall d'accueil du Museum of American Folk Art ressemble à un jardin d'enfants, sous le regard sévère ou bienveillant de la caissière noire. On n'a pas le sentiment de franchir ici l'une des portes de la culture. C'est pourtant là que l'art brut européen entre à New York. Chaque janvier, depuis neuf ans, la métropole de la côte Est tolère dans son damier huppé ce qu'on nomme ici l'outsider art. Simple à comprendre: l'art des marges, hors des modes, des bourses et des conventions. Les fous, les enfermés, les obsessionnels, les originaux, les naïfs sortis du peuple anonyme. C'est à vrai dire un pan de la création contemporaine qui entre lui aussi, peu à peu, dans le marché.

Cette année, les amateurs américains d'outsider art s'intéressent à ce qui vient d'Europe. Choc de cultures: cet art brut-là ne correspond pas vraiment à ce que les Américains attendaient. Il vit sous le contrôle posthume et pourtant vigilant de Jean Dubuffet qui a inventé l'expression – «art brut» – par opposition à l'art reconnu et répertorié. Les artistes bruts, dans cette acception, sont des créateurs indifférents au regard des autres: ils vivent dans leur monde et n'en sortent pas.

L'exposition est exceptionnelle: une centaine d'œuvres de 38 créateurs, emmenés par Adolf Wölfli et Aloïse Corbaz, les deux Suisses les plus célèbres du brut. Toutes les pièces viennent de la collection Art Brut Connaissance & Diffusion (ABCD), que le cinéaste Bruno Decharme a rassemblée depuis les années 80. Parcourant l'exposition, on finit quand même par s'étonner de n'y trouver aucune mention de la Collection de l'art brut de Lausanne, et de Michel Thévoz, son conservateur. N'est-ce pas à lui que Jean Dubuffet a confié sa collection et son héritage théorique?

On déniche Thévoz, au bout du compte, en parcourant l'épais catalogue de la collection présentée à New York. Il contient un peu de vacherie. Après avoir rappelé que le musée lausannois vient à peine de se libérer de l'interdiction que Dubuffet lui avait faite de prêter ses œuvres, le texte en postface avance que, pour la nouvelle génération, «il sera plus difficile qu'à Michel Thévoz de se présenter comme le seul gardien du label». C'est brutalement dit.

Alain Campiotti

New York, le 30 janvier 2001