Cela a commencé dans les années 50: l'absence de galeries d'art privées dans la Russie soviétique, ajoutée à l'impossibilité pour la plupart des artistes de réel talent d'avoir accès aux musées ou aux salles d'exposition prestigieuses, a provoqué l'éclosion des kvartirniki, contraction du mot appartement et du mot exposition. C'est là que les peintres exposaient leurs œuvres, dans leur propre appartement, ou dans celui d'un autre peintre ou d'amis, ou chez des critiques d'art.

Dans les années 70, les «vernissages domestiques» sont devenus des événements culturels ordinaires. On voyait même certains appartements se transformer en installations permanentes. Mais c'était l'exception: habituellement on bricolait des expos en deux jours et l'intérêt de la chose consistait surtout dans la bamboula qu'elle occasionnait. Puis, profitant du grand vent de la perestroïka, les kvartirniki se sont mués en véritables projets conceptuels. Chaque appartement-galerie possède sa ligne esthétique, organise des expositions régulières, même s'il reste un lieu privé et habité, troublé certes par un va-et-vient de clients ou de visiteurs qui rend la vie du propriétaire un peu compliquée.

Ainsi, explique Valeri Aisenberg, un peintre qui a transformé son appartement moscovite en atelier-galerie, «des visiteurs peuvent débarquer le matin quand tu es dans ta baignoire. Ce n'est pas commode, mais cela vaut mieux que de vivre comme un bourgeois en Allemagne ou de gagner de l'argent en Amérique». D'ailleurs, la galerie Escape se vante, en trois ans d'existence, de n'avoir rien vendu: «C'est un espace d'autocréation personnel, d'où nous essayons d'exclure tout aspect commercial. Le dernier peintre que nous avons exposé, quand ça a été fini, il a décroché ses travaux et les a mis à la poubelle.»

La galerie en fait est financée par des amis artistes qui partagent les vues du propriétaire et travaillent généralement dans le business ou la pub. Depuis ses débuts en 1998, Escape a déjà exposé plus de 40 peintres ou artistes. Dans l'opulente et artificielle Moscou d'aujourd'hui, les kvartirniki, selon un journaliste spécialisé, tentent d'instaurer non pas une forme «d'art ascétique, mais plus intime, où l'artiste invite amicalement chez lui le spectateur».

Laurent Nicolet

Moscou, le 12 février 2001