Je vous écris de ma ZAD

de cette zone en moi qui ne demande rien d’autre que d’exister totale,

d’être espace permanent, accueil horizontal, ouverture au complet, et qui pourtant demande une haute protection, une grande attention, une garde de caresses et du temps à foison.

Je suis cette zone-là, de haute liberté, de caribous sauvages et de sororité, je suis là et ça bout. Je vous écris de ma ZAD, car nous vivons une époque de ZAD. Partout de ZAD partout partout de ZAD, zone à défendre.

Alors il y a des cabanes, pour ne pas abandonner notre monde à l’immonde. Construire des cabanes c’est refaire monde ensemble, cœur-monde. Je me suis réveillée dans des terrains déchus, dans des camions rouillés, des champs de blé perdus et des bras inconnus, j’ai promené mon corps dans ceux des grandes ombres, j’ai promené mon ombre dans celle des eaux profondes, je suis devenue personne, et puis lionne, et puis chiche. J’ai peint sur les murs des opportunités de devenir une brèche. Dans mon corps ça crie, ça se révolutionne en particules d’étoiles, il n’y a plus de limite à mes métamorphoses, je suis toute papillonne.

Il y a une zone en moi que personne ne peut voir, une zone inviolable magnifique incroyable,

un endroit de haute paix totale inexpulsable. Je vous écris de là pour vous dire qu’en ce mois de juillet 2021 sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes sera accueillie une expédition de Zapatistes arrivant tout droit du Mexique pour «tisser des alliances et partager des convictions et des énergies communes, la défense de la vie, l’autonomie politique, l’égalité des genres, le combat contre toutes les formes de domination et sans doute bien d’autres choses encore».

Je pense au livre d’Ailton Krenak, Idées pour retarder la fin du monde, dans lequel il développe l’idée passionnante selon laquelle pour traverser cette fin du monde qui nous effraie autant qu’elle nous fascine, nous ferions bien de nous tourner vers les peuples autochtones: «Cela fait cinq cents ans que les Indiens résistent, à cet instant ce qui me préoccupe davantage, ce sont les Blancs, comment eux vont-ils faire pour s’en sortir? Nous avons résisté en élargissant le champ de notre subjectivité et en refusant cette idée selon laquelle nous sommes tous pareils.» «Développons nos forces à toujours raconter une autre histoire, une histoire de plus et alors peut-être nous retarderons la fin du monde.»

Ce qui me réjouit aujourd’hui c’est que ces autres récits dont nous avons tant besoin commencent à s’écrire de partout. Un récit de traversée océanique à rebours de la colonisation et du «pouvoir sur» vient tracer son sillon, dans les champs de partout je vois se dessiner des rencontres pollinisantes et des poésies sororales et les rues fleurissent de visages.

Je vous écris de ma ZAD car il n’y a que de là que «je» puis vous écrire, depuis ce lieu sauvage d’épanouissement. De ma ZAD profonde

interne

interminable

Cette ZAD ne m’appartient pas, comme toute les ZAD, elle n’appartient pas, elle existe. Et c’est son droit le plus net, hors des appartenances, zone d’amour délivrée.

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Née à Genève, Douna Loup a passé son enfance dans la Drôme. Elle vit aujourd’hui en Bretagne. L’Embrasure, L’Oragé (Mercure de France), Déployer, Les Printemps sauvages (Zoé) sont des romans d’exploration sensorielle, sexuelle, des prises de liberté poétique.