… en surface, presque rien n’a changé, on pourrait croire que tout se ressemble encore, depuis dix jours qu’on se retrouve enfermée chez soi (à condition bien sûr de ne pas imaginer en permanence ce qui se joue dans les hôpitaux… en Italie, en Espagne, partout… jusqu’en Inde ou jusqu’en Afrique, d’où nous arrivent les premiers messages d’amis confinés)… que tout se ressemble encore, quand on a désormais pour occupation première d’écrire, et qu’à cause de cette immobilité universelle impensable il y a encore un mois, on n’a plus qu’à revenir chaque matin à sa table de travail, à s’asseoir devant l’ordinateur pour reprendre sans interruption le fil de la veille, avec tout autour le vrac des livres, des feuilles, des couches de désordre qui forment comme un mur, presque comme une maison ou comme une arche au milieu des tempêtes… on s’est même dit qu’on attendait ça depuis longtemps, cette suspension de l’effréné, du déni, de la course en avant tête baissée, de la concurrence de tous contre tous, du toujours plus… que la terre allait peut-être pouvoir respirer un peu, et qu’on allait enfin pouvoir se concentrer sur l’essentiel, ne faire que ça, obstinément: mot après mot et marche à marche descendre au fond de la mine, sans devoir toujours remonter, pour aller chercher jusqu’au fond ce qui tient, ce qui résiste, et qui est peut-être le but de toute écriture. On s’est dit que d’autres allaient peut-être se remettre à lire, ou à se parler en retrouvant l’usage du téléphone, soudain si nécessaire pour riposter au confinement des corps… Parce qu’on est «tous embarqués» (écrivait Pascal, il y a bientôt quatre siècles), et plus que jamais depuis cette catastrophe planétaire, tous embarqués donc tous les mêmes, voués au même destin commun et à la même finitude, sur le même bateau qui tangue (sauf que plus le bateau va tanguer, plus les écarts vont se creuser entre les passagers: ceux qui ont droit aux canots de sauvetage, et ceux qui n’y ont pas droit, ceux qui ont appris à nager, et ceux qui ne savent pas, etc.).

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La force du rêve

Puis on s’aperçoit qu’en réalité, pouvoir se remettre au travail quotidiennement paraît de plus en plus incongru, voire inconvenant, avec ce qui arrive aux autres… tout juste si on ne se sent pas coupable d’être épargnée… On se souvient d’un rêve qu’on a fait peu avant la mort de sa mère: on se tenait sur le balcon d’un immeuble, en pleine ville, et soudain tout tombait autour de soi, comme après un bombardement ou un séisme, tout s’écroulait et seul le balcon tenait, comme miraculeusement – mais pourquoi? (à moins que justement il en aille de la force du rêve, de cette capacité humaine inouïe qui consiste – comme l’art, comme la littérature – à produire du symbolique, c’est-à-dire à tirer de la conscience de la mort de quoi ne pas en mourir, au lieu de se faire happer par elle?)

… oui, jour après jour on écoute mieux ce qu’on sent tout au fond, dans le plus enfoui de soi, presque dans le ventre… et on s’avoue enfin que chaque matin, ce qui ressemble à un cauchemar collectif dont on ne se réveille pas nous empêche un peu plus d’écrire… qu’on a promis un texte sur ce qui nous arrive – oh un texte très court, ce sera vite fait, nous a-t-on dit – mais que depuis, on reste muette, figée, sans mots, comme glacée… alors qu’autour de soi le printemps explose partout à la fois, que la sève crève comme un poing la peau des bourgeons, propulsant feuilles et fleurs vers la lumière: mais ce psaume naturel immémorial qui nous a précédés et se passera de nous si nous disparaissons, on se sent brusquement incapable de s’en réjouir – et d’abord parce que la plupart se voient interdits de printemps, cette année, encagés qu’ils sont dans une chambre… Mais aussi sans trop savoir pourquoi. Et soudain, on comprend qu’on ne peut s’empêcher de superposer à cette luxuriance et à cette bouleversante beauté du monde qui renaît ce qu’on a lu dans La Supplication de Svetlana Aleksievitch: au lendemain de l’accident de Tchernobyl, la nature, les arbres en fleurs étaient restés exactement semblables à eux-mêmes, mais ne sentaient plus rien. On comprend qu’on éprouve absurdement cette même sensation d’un printemps vidé d’odeurs… d’un monde intact en apparence, mais ruiné… cette même commotion «du monde après l’Apocalypse» que tant d’autres ont éprouvée avant nous dans l’Histoire, et qui cette fois va nous concerner tous. Avec toutes les angoisses et donc tous les dangers de régression que cela suppose…

Tout réinventer

– Mais alors on se souvient que le mot grec «apocàlupsis», avant que ne s’en emparent prophètes, religions et cinéastes, veut dire «dévoilement», «mise au jour». Que l’apocalypse, ce n’est pas la fin de tout mais le changement de tout, et le commencement d’autre chose.

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On se souvient que dans Présence de la mort, l’incroyable fiction apocalyptique qu’inspire à Ramuz l’été caniculaire de 1921, où il imagine la terre chutant sur le soleil et le monde condamné à mort du jour au lendemain, l’écrivain pour la première fois se met en scène lui-même, à sa table de travail, devant la fenêtre de son bureau, à Pully, occupé à refaire ce qui se défait devant lui en imagination et à recréer le monde grâce à l’écriture («Choses, c’est moi qui vous contiens, c’est mon tour»)… s’identifiant avec empathie à tous ses personnages, jusqu’à ceux qui «vont à la mort par peur de la mort», «attirés par le vide même». Parce qu’«on contient tout», dit-il. Et qu’enfermé seul dans une chambre, l’être humain si capable de détruire, de tout anéantir, est aussi le seul vivant à pouvoir tout réinventer à l’intérieur de soi, le seul à pouvoir donner forme et sens, librement, par les mots, par l’art ou par la pensée: «comme quand le potier fait son vase, l’ayant façonné dans sa tête, puis faisant descendre la forme depuis sa tête le long de ses bras jusqu’à ses doigts».

Les mots contre les murs

Même si écrire peut paraître dérisoire face à l’état du monde (chacun, chacune d’entre nous ressemblant toujours plus à cet aveugle «retenant son château de ses deux bras» comme Samson, dans Le Temps des anges de Catherine Colomb, alors qu’inéluctablement les murs s’écroulent sur lui), mettre des mots sur ce qui nous arrive, n’est-ce pas comme essayer de retenir les murs qui croulent autour de nous – ou à l’inverse, chercher à détruire ceux qui nous séparent, ou à faire tomber ceux qui sont en nous-même? N’est-ce pas faire le pari qu’à tenter de dire ce qui change ou se défait sous nos yeux, à tenter de se le représenter et de le penser – mais aussi de résister au-dedans à la vague qui nous submerge: à la double tentation de la peur et d’«attendre que ça passe» pour tout recommencer comme avant… il se pourrait, qui sait, qu’on produise sans le savoir de la métamorphose?


Sylviane Dupuis vit à Genève. Elle a publié six livres de poésie, six pièces de théâtre dont «Etre là» (Zoé, 2002) et «Les Enfers ventriloques» (Prix des Journées de Lyon des Auteurs de théâtre 2004), des essais et de la critique littéraire. Derniers titres parus: «Qu’est-ce que l’art?» (Zoé, 2013) et «Géométrie de l’illimité suivi de Poème de la méthode» (Poche Empreintes, 2019). Elle travaille actuellement à un essai sur la littérature romande.