Il était temps que tu arrives, a grogné Grieg, de mauvais poil et dépenaillé à son habitude, accompagné de Grigou, haillonneux, mais très classe, lui, brossé par le vent, et traçant autour de moi de grands cercles de joie, hurlant sa joie, m’empêchant de serrer Grieg dans mes bras. Ce qu’enfin, néanmoins, je pus faire. A l’étouffer. Avant de lui annoncer la nouvelle.

Le soir même, nous nous sommes installés dans la cuisine où nous avons tiré mon matelas devant la porte, et Grieg a recommencé à dormir avec moi, comme autrefois. A sa suite, Grigou a sauté sur le lit. C’était serré. Moi, entre eux deux, incapable de fermer l’œil tellement Grieg lançait dans ses rêves de brusques ruades d’effroi, tandis que Grigou poussait par-ci par-là de petits abois en bougeant les pattes à toute allure comme pour s’enfuir.

Le blanc des merisiers

Le lendemain matin, Grieg m’a fait une réflexion bizarre: les choses, c’est comme si je les avais peu à peu mises dans ma tête, et que je n’en avais plus besoin dehors. Je sais exactement quel est le bleu de la maison, le blanc des merisiers en fleurs, et le vert du lac de la Maix, un vert de fée. J’ai ce qu’il me faut. Le même soir, Grieg a redressé ses épaules, s’est mis devant moi, et il a encore dit: toute ma vie j’aurais voulu être fort. Un de mes plaisirs jamais atteints, cela aurait été, comme dans les romans de Hemingway, de pouvoir traverser une ville et, si on me sautait dessus, de me défendre. Avec les poings. J’aurais aimé savoir m’expliquer comme un mec. Je n’y suis jamais arrivé. Se défendre, ce n’est pas donné. Puis Grieg s’est tu, plus un mot, il a allumé sa pipe, le regard ailleurs.

Sous la table

A partir de là, Grieg et Grigou se sont mis ensemble, et je ne sais pas lequel des deux eut l’idée d’organiser un campement sous la table, y traînant de vieilles robes à moi des années 1970 qui fleurissaient encore. Et des livres. Comme pour atténuer le choc de la nouvelle, à moins que ce ne soit à la suite d’une illumination très modeste, ce qui était bien dans son caractère, Grieg sembla vouloir perdre définitivement toute importance. De son côté, Grigou sembla vouloir se la jouer un peu. En tout cas, l’espace sous la table s’est lentement transformé en bibliothèque, ou alors en niche, on ne pouvait pas savoir. Ils y passaient la journée vautrés, tantôt en compagnie de Ramuz, similicuir blanc, tantôt de Chateaubriand, cuir bleu nuit, Pléiade. Ou de Thomas Bernhard, complètement fichu, mais sans échec, il n’y a pas de roman.

Profondeur d’amour

Grands lecteurs et manchots tous les deux, ne sachant pas même préparer du riz. Grigou, ça se comprenait, mais Grieg! Ils se relevaient pour se mettre à table à 12h pile, et remettaient ça à 18h pile. Cependant, ils m’aidaient à la vaisselle. Il y en a un qui la commençait par terre en léchant les assiettes, très heureux, et l’autre qui la finissait à l’évier en râlant. L’un, je sais lequel, un jour, odieux, montrant les dents. Le même, le lendemain, charmant, chantant mes louanges, mains dans les poches. Bizarrement, l’un des deux se mit à vieillir vraiment très vite, sans doute Grigou, car un chien vieillit sept fois plus vite qu’un humain.

Un vrai baiser

Autre bizarrerie, la terrible nouvelle les avait d’un coup plongés dans une insondable profondeur d’amour. Au réveil, ils attendaient avec dévotion que j’ouvre les yeux, que je m’étire. Lequel commençait alors par lécher mes joues, évitant ma bouche (car on savait que je ne voulais pas la bouche que je tenais bien fermée, lèvres serrées)? Puis le cou, le front, les oreilles? Et lequel osait s’approcher de mon nez, s’introduisant prestement dans une narine, dans l’autre? Remontait vers les yeux, nettoyait un larmier, l’autre? Arrivé là, on avalait mes larmes, on aimait mes larmes, on les buvait, puisqu’il m’arrivait tout de même de pleurer, et on y était sensible, on aurait presque pleuré avec moi sur notre communauté de destins. (Mais avons-nous un destin?) Ce qui ne les empêchait pas de rire, l’un et l’autre. Oui, Grieg riait parfois. En tout cas une fois. Sans doute a-t-il ri de lui-même, de son air devenu pas possible. Moi aussi, il m’arrivait de rire d’avoir perdu à ce point le sens des convenances (et j’espère ici ne choquer personne). Car souvent je ne résistais pas. Je répondais de ma langue à une des langues, et celui qui m’embrassait se mettait à trembler de tout son corps, et me disait, sortant de son mutisme animal, reprenant sa respiration, recherchant aux parois de son palais de la salive fraîche et quelques mots: ça c’est un vrai baiser d’avant, d’avant quand c’était mieux.

Les yeux brillants

Puis peu à peu ils désertèrent la bibliothèque sous la table, préférant le seuil de la cuisine dont nous avions à la longue libéré la porte, laquelle à présent bâillait. Ils s’y tenaient, humant le frais, tendant l’oreille aux frémissements du lointain qui se rapprochait de nous, trots, jeux, poursuites, appels, jusqu’au soir, et ceci jusqu’au vert devenu noir, jusqu’au chant tremblé du dernier grillon. Excités, impatients, les yeux brillants. Prêts à bondir à mon signal. Comme je ne bougeais pas, ils lapaient encore longuement l’eau de l’unique gamelle d’inox, s’attardaient sur le seuil, et rentraient. A regret. Se hissaient sur le lit. A mes côtés. Vraiment nous étions liés tous les trois.

Un matin, éveillée avant eux, à l’aube, ce moment âpre où j’aimais me mettre au travail, je compris soudain que je n’écrivais pas contre la mort, ni face à l’éternité, ni pour la beauté du geste. Ni pour me sauver au sens noble du terme. Non. Mais parce que j’étais habitée par le langage. Parce que j’étais sa niche. Comme la table de la cuisine, j’étais une niche. Une niche à chien. Pas plus. Il n’y a rien à faire contre le langage qui monologue en nous sous les mots, qui y règne.

Plan d’évasion

Mais on m’avait à l’œil. J’avais beau sortir du lit le plus discrètement possible, aussitôt l’un des deux prenait ma place, plutôt Grigou, se juchant sur l’oreiller, l’air de dire c’est maintenant moi l’écrivaine. Grieg, lui, sursautant si j’attrapais mon crayon comme si c’était mes baskets Buffalo à super-pouvoir et plateforme. Tous les deux me couvant du regard, persuadés que j’avais un plan d’évasion et que je savais comment, avec ce même crayon, par un étrange privilège, les emmener loin du centre patriarcal vers les marges, les limites, les confins herbeux, rejoindre les pumas, les renards (je n’ose pas dire les chauves-souris, les pangolins), les mufles, les ailes, les oreilles dressées, le velours, la soie sauvage, les cinq sens, les essences des arbres, le babil, les chuchotis, les grognements, les chants, les chamarrures, les prés et tout leur préverbal. Mais qu’est-ce que j’attendais?

Ecrivaine et plasticienne, Claudie Hunzinger construit une œuvre à l’écoute du vivant où les mots, les livres, les animaux et les plantes forment une ample bibliothèque. Son dernier roman paru, «Les Grands Cerfs» (Grasset) a reçu le Prix Décembre 2019.