Envolés, les cols-verts, ces deux fantaisistes qui nous jouaient des scènes d’amour sur l’eau d’un emposieu pendant ce printemps particulier! Envolés, réinstallés avec canetons et vie de famille au bord du grand étang! Une résidence protégée avec ses berges en rondins de bois, ses foules de visiteurs y chancelant et crapahutant et les canards comme des stars d’Holiday on Ice sur leurs patins invisibles, à la surface de l’eau et des choses de la vie humaine. Les vacances d’été, par exemple. Je l’écris en bleu: vacances d’été 2020.

Tout comme j’écris col-vert et non colvert, pour le plaisir de voir une forme et une couleur dans le mot, d’ailleurs les vieilles encyclopédies ont cette préférence aussi. En temps normal les possibilités quasi cinématographiques des mots, surtout celles qui sont empiriques, expérimentales, me servent de loupiotes dans les brouillards de l’écriture et finalement j’avance un peu. Mais ces derniers mois ça n’a pas marché de cette façon. Rien ne m’a manqué pour écrire, non, c’est plutôt le contraire: il y avait un excès de tout, de silence, de temps, de peur, de mourants et de morts comptabilisés, montrés, expédiés vers leur disparition irrémédiable sans carrosse ni chevaux, excès de bricoleurs inspirés, excès d’hommes et de femmes qui le soir s’endormaient sans une seule étincelle en tête et le matin se réveillaient poètes, chanteurs, chefs de cuisine, prophète, ma sœur achète un tapis et se convertit à la gymnastique, un charcutier fait de la pub pour sa marchandise et annonce en même temps l’incinération de son père, et ainsi de suite. Autant de folie que dans Le Livre des damnés de Charles Fort: pluies de grenouilles, incandescence des démons. Ou des anges. Parce que, pour ce qui concerne la majorité de ces éruptions créatives, je veux croire qu’elles expriment des besoins archaïques: aimer, être aimé, être unique, être blotti dans la foule, perdre des plumes et cependant montrer à ses semblables qu’on a du cran pour mille, à l’exemple de mes cols-verts.

«Papa, attends-moi!»

Dans le monde des arts, on s’est comporté de façon bien étrange aussi, on rappelait que la musique, la littérature, la danse font partie des nourritures essentielles à notre vie, c’était presque pitoyable cette obligation subite de le rappeler. Tout comme certains échanges entre certains écrivains parlant de quelques broutilles: si le texte commencé avant et n’ayant rien à voir avec l’actualité avançait, et quelle chance on avait avec tout ce temps libre. Moi j’écris peu pendant ce temps, je fréquente les canards, je bavarde avec mon amie sage-femme, je pense à ma mère qui a survécu à la grippe espagnole tandis que ses sœurs y succombaient.

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Elle a sept ans, elle dort dans le lit de sa sœur aînée. Un soir elle voit son père enveloppé dans un drap, allongé sur une planche portée par des hommes qui traversent la chambre. Sa sœur tend la main, elle dit: «Papa, attends-moi!» C’est une pauvre chambre, avec l’ombre des croque-morts, la blancheur du drap, une plaque de camphre dans un petit sac de toile posé sur la poitrine de l’enfant.

Eh bien, voilà, tu as écrit quelque chose, me rassure mon amie sage-femme, à situation exceptionnelle, boulot exceptionnel! Elle sait de quoi elle parle, elle est de piquet à domicile pour les nouveau-nés et leur maman. Elle panique, elle trouve des blouses couvrantes du nez aux orteils chez le vétérinaire à la retraite, des gants je ne sais où, elle dort avec son portable, elle rentre le soir fatiguée comme si elle venait d’accoucher, mais non, c’est sa patiente la plus jeune qui a donné naissance à son premier enfant. En pleine crise, trop léger, deux kilos et quelques, manque de réactions, et les parents si jeunes, pas question de se relâcher! Résultats des pesées, des tests de ceci et cela, apparition disparition de la jaunisse, vie qui a du mal à s’épanouir; chaque jour tombent ces nouvelles et nous donnerions tout pour qu’elles s’améliorent. Les parents du bébé élèvent un python dont le terrarium… non, je ne vais pas y arriver, s’affole mon amie.

De la chenille au papillon

Pour la distraire je lui parle d’Anna Maria Sibylla Merian, peut-être parce que cette naturaliste du XVIIe siècle disait vouloir donner de la joie en réalisant d’extraordinaires ouvrages sur les fleurs, les insectes et plus particulièrement sur la métamorphose de la chenille en papillon. Ses gravures ont enchanté le très jeune Vladimir Nabokov, futur lépidoptériste. Cette Anna Maria Sibylla, dis-je à mon amie entortillée dans ses peurs comme une chenille dans sa chrysalide, cette sage-femme des papillons est un exemple d’intelligence et d’endurance, alors tiens le coup!

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Pourtant: se sentir d’une ignorance abyssale; ressasser l’image de petites tombes poussiéreuses quelque part sur une île, celle de garçons débarqués, sauvés, perdus, celle de pancartes aux slogans explosifs; se rendre compte qu’écrire n’est qu’illusion, que l’existence n’a pas de sens; se rendre compte, avec la philosophe Cynthia Fleury, de notre refus délirant de la mort. La lucidité, juste le temps d’un éclair.

La liberté des arbres

Arrive en pleurs mon amie la sage-femme: je pleure de joie, dit-elle, le bébé m’a attrapé un doigt, il s’accroche, il ne veut plus qu’on s’inquiète! On rit, on aime tout, la frange filoute des poneys, l’herbe poussée jusqu’aux jarrets des chevaux, la liberté des arbres, puis les foins, puis la réapparition sur la route des voitures des frontaliers. Mais le nom du bébé? Sibylla, par hasard? Une Sibylle qui ne prédirait plus mais penserait tout haut, une fille qui n’aurait pas besoin de vivre plus vite, une grand-mère sans séances de baisers par Skype, un être citoyen, mondialiste, technicien, artisan, sachant lire et écrire, mangeant à sa faim et pas davantage, pas moutonnier, pas guerrier, réfléchissant avant d’agir, capable d’empathie, conscient du mystère du mal et de celui de la beauté…

Mais les vacances? C’est maintenant.

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Native de Delémont, Rose-Marie Pagnard a suivi une formation à l’Ecole normale pour instituteurs avant de s’orienter vers le journalisme et de se consacrer à l’écriture. Ses œuvres littéraires mêlent autant la poésie que le fantastique, l’onirisme que l’humour. «Jours merveilleux au bord de l’ombre», son dernier roman (Zoé), a paru en 2016.