Fenêtre sur rue

Mon voisin Toni a disparu. A sa place habituelle, il y a un caddie de supermarché. D’habitude, Toni passe ses journées sur un muret devant son immeuble à discuter avec les passants et quand il n’y a personne, il allume son transistor. Toni ne craint pas les saisons, il est toujours là. Accompagné de son chien, un polaire immaculé aussi grand que lui.

Mais depuis cinq jours, Toni a disparu. Au début, je ne me suis pas inquiétée. Peut-être qu’il avait une affaire urgente à régler. Après tout, je ne le connais pas. Et puis, il y a eu pas mal d’animation sous ma fenêtre. Assez pour que je ne remarque pas tout de suite son absence. Ça a commencé en début d’après-midi. Une personne, puis deux, puis trois qui se pressaient sur le trottoir. On ne se presse jamais dans ma rue. C’est une rue de villégiature. Très vite, on n’y voyait plus le trottoir et les parterres de fleurs. Et puis vers 17 heures, il y a les mêmes qui ont repassé, mais dans l’autre sens. Et cette fois, ils portaient des rouleaux de papier-toilette à bout de bras. Les vendredis soir, ce n’est pas rare de voir circuler des bouquets de fleurs, mais ces bouquets-là, ils n’avaient pas l’air très frais.

Toni est immortel

Quand le soir est arrivé, la rue s’est vidée. Et moi, je me suis endormie. Tout ce va-et-vient, je n’avais pas l’habitude. Le défilé des papiers de toilette a repris de plus belle le lendemain. Cette fois, il y en avait qui étaient venus avec leur charrette, leur sac de montagne et même un diable pour les transporter en plus grande quantité. Ils les tenaient bien fort, comme des bébés. Ce n’est que le surlendemain que j’ai remarqué qu’il n’était plus là, Toni. A sa place, un de ces caddies qui avaient servi à transporter le contingent de gratte-cul. Et à fixer ce caddie, j’ai fini par me demander si Toni ne s’était pas transformé en charrette de supermarché. Je sais que ce n’est pas possible, mais quand même. J’arrivais presque à lui trouver des ressemblances.

Ma rue est redevenue une rue de villégiature le lundi. On ne voyait plus grand monde à part quelques camionnettes de plombiers. Tout ce papier, ça avait bien dû finir par boucher les canalisations. J’aurais bien allumé la télévision, mais je n’en ai pas. Peut-être qu’ils parlaient de Toni aux informations. Peut-être qu’il avait eu un accident. Ou alors dans la page mortuaire du journal, mais ça fait un moment que je n’ai plus l’occasion de l’acheter. Et puis Toni est immortel. Il a toujours été là. Bien avant la construction du muret.

Prénom populaire

Alors, j’ai fini par appeler la police. Ils ne se sont pas donné beaucoup de mal. Ils m’ont dit d’emblée qu’il devait être chez lui et ils ont raccroché. Mais les chiens, ça ne reste pas à l’intérieur, je voulais leur dire encore. A l’hôpital, ils m’ont répondu que des Toni, ils en avaient plusieurs et même chaque jour un peu plus. Je ne savais pas que ce prénom était si populaire. Comme je ne connais pas son nom de famille, c’est moi qui ai raccroché.

Et puis de villégiature, ma rue s’est transformée en aire de repos. Pour voitures. Plus personne à part quelques policiers. S’ils s’inquiétaient pour Toni, ils auraient mieux fait de le chercher ailleurs. Je voulais le leur dire de ma fenêtre, mais ils m’ont fait signe de m’éloigner. Comme si j’allais leur sauter dessus. Policiers et camionnettes de plombiers, voilà ma rue!

Joli raffut

Des chiens errants ont commencé à apparaître en fin de semaine. Certains avaient encore leur laisse. Ils pissaient partout et se prenaient de bec à chaque croisement. Ça faisait un joli raffut et ça réveillait les enfants déjà pas mal excités. Entre les aboiements, les pleurs, les sirènes et des applaudissements sur le coup des 9 heures, j’ai bien failli fermer ma fenêtre pour de bon.

Mais les chiens passaient. J’ai bien regardé des fois que je verrais celui de Toni. Et puis je l’ai vu. Il a pissé près du muret, dissuadant les autres d’en faire autant, et il est reparti. Sans Toni. Jamais il n’est sorti sans Toni. Il lui est arrivé quelque chose de grave, c’est certain. Quand on m’aura enlevé mon plâtre, je partirai à sa recherche et je leur montrerai que Toni, ce n’est pas un type à rester à la maison.


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Marie-Jeanne Urech vit à Lausanne. Elle a publié une dizaine de romans et de recueils de nouvelles dont «Des accessoires pour le paradis» (Prix Bibliomedia 2010) et «Les Valets de nuit» (Prix Rambert 2013). Dernier titre paru: «La Terre tremblante» (Hélis Hélas, 2018).


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