«Faut-il que tout tremble, toujours, toujours?»

Henri Michaux, «Plume»

Villes désertes, rues vides, rideaux baissés, alors que l’inquiétude était à son comble, que pesaient les mêmes consignes impératives, et qu’il aurait fallu épouser le bien commun sans douter et sans faillir… il arrive qu’un beau désordre s’empare de notre esprit et que soufflent des vents contraires. On se débat comme une mouche dans une chambre étroite, entre deux parois tout aussi redoutables: la peur, et le déni.

D’un côté, la méfiance obsédante, l’appréhension de tout contact à moins de 2 mètres de distance (la longueur exacte de mon lit – à mémoriser, désormais, en toutes circonstances), le rappel litanique des gestes barrières. De l’autre, la désinvolture de la dernière chance («après moi, le déluge») ou le relativisme – genre flegme britannique: «Quand une bombe de cent mille mégatonnes tombe dans sa tasse de thé, l’Anglais reste plongé dans son journal et dit: «Hum, ça se couvre» (Pierre Desproges) –, deux variantes d’une légèreté assez inconvenante à l’heure qu’il est, laissant l’incendie se propager et les pompiers seuls à bord.

Lire aussi: Les heures blanches de José-Flore Tappy

Des vents contraires

Y a-t-il une voie médiane? C’est à quoi s’attellent depuis des semaines certains d’entre nous: vivre (presque) normalement, mais en conscience. Accomplir mes gestes coutumiers sans l’obsession du «tout juste» ou du «tout faux». Croiser le regard de mon voisin sur le palier sans sursauter dans l’escalier, sourire au facteur ou à la caissière sans détourner la tête (mais sans éternuer), ou encore me laver les mains sans pour autant passer chaque sac, chaque emballage sous le robinet…

Si j’insiste, c’est que chacun de ces gestes somme toute naturels pose soudain problème, a comme un air de transgression qui nous culpabilise. J’aime manger mes fruits sous leur pelure acide sans les avoir brossés dans l’évier comme du linge sale, je rechigne à désinfecter mes poignées de porte quand je les ouvre et les referme plusieurs fois par jour, j’oublie par une sorte d’acte manqué à répétition de me désinfecter les mains après être allée chercher mon courrier; comme si une simple lettre amie, un paquet déposé dans ma boîte ou la version papier de mon quotidien préféré se devaient «par nature» d’échapper à la pandémie.

«Frêle comme l’être nu»

Au fond, l’heure est venue du pire cauchemar: celui d’un confinement qui vire à l’étouffement, à l’impuissance absurde… On cherche aveuglément une issue, on s’enlise, empêtré dans ses propres empêchements. Pour dire l’angoisse d’une telle entrave, Henri Michaux, dans Poteaux d’angle, a cette image ahurissante: «skieur au fond d’un puits».

Il faut lire l’essai de D. H. Lawrence, Défense de Lady Chatterley, aux pages si stimulantes, où l’auteur, dont le roman a fait scandale, répond à ses détracteurs: «Nulle époque n’aura été plus sentimentale que la nôtre, et en même temps plus dénuée de sensibilité», écrit-il en 1929. Accusé de dépravation, Lawrence dénonce les impostures de la bien-pensance et se justifie d’avoir écrit un roman «beau et tendre, et frêle comme l’être nu».

Amour et divertissement

Par une argumentation soutenue, lyrique, emportée, pleine d’une amertume douloureuse devant l’incompréhension de ses contemporains, il fustige, bien avant l’heure, une société de loisirs où chacun cherche des «occupations» pour remplir son temps libre; une société où l’on court après des émotions toutes faites, formatées et consensuelles; où la rencontre amoureuse tient du divertissement sans conséquence; où l’amour charnel lui-même est un bien de consommation, la quintessence des distractions: «Hélas! Ce faux amour est de l’excellent gâteau, mais du pain détestable.»

Lire également: José-Flore Tappy, la force de la fragilité

L’anxiété du soir

Mais que pèse un mot, pour dire ces choses? A peine quelques lettres dansantes sur du papier fin, chorégraphie de fourmis en mal de fête et d’évasion, bientôt bue par l’anxiété du soir comme par un buvard… Pourtant, c’est bien avec des mots que Lawrence lance ce cri déchirant:

«La machine a tué la terre, la réduisant à une surface plus ou moins accidentée, sur laquelle nous voyageons. Comment nous évader de tout cela, pour retrouver les grands orbes célestes qui nous remplissaient jadis d’une joie ineffable? Comment retrouver Apollon et Attis, Déméter et Perséphone, et les palais de Dis? Comment, même, revoir les étoiles Hespérus et Bételgeuse?»

L’homme des bois

Comme l’indique son traducteur, Jacques Benoist-Méchin, Lawrence s’est sans doute inspiré de son grand-père pour peindre l’amant de Lady Chatterley – l’homme des bois taiseux, robuste, aux gestes pleins d’empathie et de savoir instinctif –, un grand-père dont la présence marquera son enfance: «c’était un homme taciturne et hâlé qui habitait une modeste maison de briques devant laquelle poussait un prunier». A contre-courant d’un monde industriel galopant, cette figure toute de retenue et de pudeur, dans un environnement dénué du superflu, éveille en nous quelque chose d’essentiel.

Entre le clair et l’obscur

Dans une société malade, préoccupée de ses biens matériels et du court terme, insatiable dans son avidité et laissant les plus fragiles au bord du chemin, où l’on cherche un coupable, car l’ennemi – on le sait – est toujours l’autre… n’y aurait-il pas une place, toute petite, pour le doute, la contradiction, l’empathie avec ce que nous abritons de plus trouble en nous-mêmes?

Lawrence en appelle à s’affranchir des sensations qu’on nous impose de l’extérieur et d’un bonheur stéréotypé, pour restaurer au fond de soi – loin, très loin d’une pensée manichéiste ­ – un vibrant dialogue entre le clair et l’obscur, le permis et l’interdit, l’instinct et la raison. Choisir la vie, c’est faire entendre à l’unisson le corps, les émotions et les passions, et toutes ces forces indomptées qui s’agitent au fond de nous, en leur accordant une égale importance – seule manière, nous dit-il, de se relier aux grands flux vivants de la terre, du soleil et des étoiles. En un mot, et sans lyrisme: de retrouver confiance en soi.

Ce flou en moi

Au cœur de notre confinement, déplaçant les poids et les mesures, cheminant dans mes propres contradictions, je voudrais mieux comprendre ce flou en moi sous la rigueur de ma raison, ce sursaut de transgression sous l’obéissance civile, cette impatience intime qui insiste quand je m’applique à respecter les règles. Ecouter en toute liberté ce qu’ils ont à me dire. Ambivalence inconfortable, mais qui donne à l’existence sa valeur inestimable, et chaque matin un sens à mes journées. On n’a jamais fini de secourir un skieur entravé au fond de sa pensée: «Tu es contagieux à toi-même, souviens-t’en. Ne laisse pas «toi» te gagner» (Henri Michaux, Poteaux d’angle).


Née à Lausanne, José-Flore Tappy est chercheur en littérature, et poète. Dernières parutions: Tras-ós-Montes (La Dogana) et Hangars (Zoé Poche). Elle a reçu le Prix Schiller 2006 pour Hangars et l’ensemble de sa poésie.