Peut-on parler de poésie en des jours comme ceux-ci, quand la mort apparaît sur le seuil, se dessine sournoisement sur le visage de ceux que nous croisons en chemin, sort avec arrogance des écrans pour entrer dans nos maisons comme si nous étions en temps de guerre? Quand il n’y a plus de place pour les morts dans les morgues de Lombardie? La première pensée est que non, on ne peut pas en parler. Mais en y réfléchissant à deux fois, je crois que c’est possible. Je crois même que c’est nécessaire, parce que la poésie a toujours accompagné l’humanité dès les premiers jours: Homère, Villon, Dante, Leopardi, Baudelaire, Celan et tous les grands poètes parlent de mort et nous transmettent la vie.

La poésie met à nu les veines de l’existence, sa précarité, sa caducité. Et elle nous dit: vis intensément, comme si ce jour était le dernier. La poésie peut nous donner la force de résister à la douleur de ces jours parce qu’elle retient la vie. Parce que c’est un coquillage où résonne la musique du monde, comme a écrit Octavio Paz.

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Cette musique peut être une valse jouée par un musicien de rue ou une symphonie, un blues ou un quatuor à cordes, le sifflotement d’un homme heureux ou le balbutiement d’un blessé, le murmure d’un amoureux ou la plainte lugubre de la chouette: il suffit qu’elle soit vraie et qu’elle nous fasse découvrir le monde. Les choses quotidiennes auxquelles nous ne prêtons plus attention, un beau jour, accompagnées par cette musique, nous apparaissent sous un jour nouveau. Ne fût-ce qu’un regard, un mot saisi par hasard, une feuille recroquevillée, la glycine qui cette année fleurit avant l’heure: ces choses soudain se chargent de sens et nous semblent receler un message mystérieux. Elles ne sont donc plus seulement regard, mot, feuille, fleur, mais signes qui nous regardent de près. Le poète, avec sa sensibilité, sait cueillir ces signes, il sait les interroger, même s’il n’obtient pas de réponse. L’important, c’est qu’il les interroge.

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La poésie en vers ne suit pas les lieux communs, elle n’est pas politiquement correcte et fait la nique aux conformistes. Ce n’est pas un texte où il suffit d’aller à la ligne en cours de route, comme le croient les naïfs. Elle est la somme de la musique, des images et de la pensée. Et c’est le rythme qui décide tout: le rythme des battements du cœur. La poésie est un lieu inconnu à découvrir et à partager avec le lecteur. En des temps d’égarement et de désolation, nous en avons besoin.

Maria Zambrano, la grande philosophe espagnole du siècle passé, dans son bref écrit intitulé La Crise de la parole, affirme qu’il faut «transformer le mal en bien; il faut extraire, de l’obscurité, la lumière». L’entreprise n’est pas des moindres et elle a à voir avec la magie. Je me contenterais d’une lueur. Une lueur qui nous aide à regarder les autres en face avec des yeux émerveillés et fraternels. Parce que vivre n’est pas une chose qui va de soi: et la poésie, le miracle de la poésie, peut aussi nous aider à transformer le mal en bien, à extraire, de l’obscurité, la lumière.


Titre original: «La musica del mondo». Paru dans La Regione du 21 mars 2020 à l’occasion de la Journée mondiale de la poésie. Traduit par Christian Viredaz.


Alberto Nessi est né à Mendrisio en 1940. Il a publié des romans, des récits, des nouvelles, de la poésie et des essais. Parmi eux, Terra matta, Le Pays oublié, La Couleur de la mauve, La semaine prochaine, peut-être, ou encore La Nuit et le Pétale.