Nanyanika, c’était le nom écrit sur ses papiers d’identité. Elle se faisait appeler Sonya. Cela convenait mieux à son métier, une profession requérant une communication fluide et agréable. C’était plus en harmonie avec ses aspirations, l’idée qu’elle se faisait d’elle-même. Ceux qui l’avaient toujours connue insistaient pour l’appeler Nanya, comme autrefois. Elle ne prenait plus la peine de les corriger, ayant conclu qu’il leur importait peu de savoir qui elle était vraiment. En cet instant, c’était le cadet de ses soucis. La population avait été invitée à restreindre ses sorties, à éviter les lieux fréquentés. Un nouveau monde s’ouvrait à elle, la faisant pénétrer dans l’intimité des nantis.

Son restaurant ne pouvait plus recevoir la clientèle habituelle, mais elle devait continuer à gagner sa vie. C’était ainsi que l’idée lui était venue de proposer un service de traiteur à domicile. Certains de ses clients avaient depuis longtemps opté pour les commandes qu’un de leurs employés, souvent le chauffeur, passait récupérer. C’était les autres qu’elle voulait conserver, ceux dont le plaisir consistait aussi à se faire servir. Sonya avait planché des nuits sur sa nouvelle offre, afin de n’être pas remplaçable par une vulgaire bonne à tout faire. Elle devait converser avec la maîtresse de maison dans des termes créant entre elles une connivence, présenter ses plats de façon à rendre sa présence indispensable.

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Désarroi des puissants

Une fois l’offre conçue, elle s’était munie de masques FFP2, les plus efficaces d’après les médias. Elle se les était procurés sans mal, les pharmacies les avaient en stock. En revanche, ils n’étaient pas à la portée de toutes les bourses, 16 000 francs CFA la boîte de 20. Et chacun n’était valable que quelques heures. Remettant son sort à la providence, elle n’en avait acquis que deux boîtes. Chaque masque serait réutilisé, elle en prendrait grand soin, les placerait quelques heures au soleil avant de s’en servir à nouveau, priant que cette astuce, suggérée par un article trouvé sur internet, ne soit pas une mauvaise plaisanterie. Sur ce continent, on mourait de tout, en permanence. On ne pouvait se permettre de paniquer, même si le nombre de décès au loin faisait froid dans le dos.

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Nul ici n’avait imaginé assister au désarroi des puissants, découvrir leur dénuement, leur impréparation, la petitesse de leur esprit quelquefois. Cette découverte l’avait remuée: que l’on applaudisse les soignants à heure fixe, mais que l’on refuse, dans le même temps, leur présence dans les immeubles que l’on habitait. Peut-être les applaudissait-on avec plus d’ardeur les sachant loin, sur la ligne de front, quand on faisait la guerre bien à l’abri, entre le sofa et le réfrigérateur plein à craquer. Parmi ceux qui vivaient ici, beaucoup étaient rentrés chez eux. On voulait être auprès des siens en pareille circonstance, c’était compréhensible. Leur départ comptait au nombre des événements qui, en peu de temps, l’avaient poussée à réaménager son activité. Cette partie-là de sa clientèle manquerait pendant une durée indéterminée. La bourgeoisie locale, les étrangers restés sur place seraient donc à choyer.

Du côté de la vie

Tirant de la penderie une robe mauve qui serait du plus bel effet, Sonya vérifia que le gel hydroalcoolique et les gants jetables avaient bien été rangés dans son cabas, au fond d’une pochette contenant les masques, préalablement glissés dans une enveloppe de papier kraft. Neuve. Elle appela ensuite Mawuli, le chauffeur employé à temps partiel par le restaurant pour livrer des plateaux-repas aux entreprises, à la pause de midi. Autrefois, elle ne livrait pas le soir. On venait chercher son repas, on se rabattait sur les services de livraison à domicile accessibles grâce à des applications.

Les clients attendaient plus longtemps, mais elle était débarrassée de cette tâche et n’avait pas à augmenter les émoluments de son chauffeur. Certaine que Mawuli serait à l’heure, elle repassa sa robe et alla prendre une douche. Des rires lui parvinrent de la rue, signe que la distanciation sociale n’était pas effective. Elle connaissait les rieurs, de jeunes gens souvent attroupés devant un magasin d’électronique. Son restaurant se trouvait à Nyékonakpoé, mais Sonya habitait Bè Kpéhénou, quartier populaire qu’elle espérait quitter bientôt pour s’installer à la Cité OUA, beaucoup mieux fréquentée. En travaillant bien, ce serait possible l’an prochain. Elle tiendrait ce cap. Rester du côté de la vie était la meilleure chose à faire en ces temps incertains.

Chiffonnades de charcuterie

Sonya mettait la dernière touche à son maquillage quand Mawuli sonna. Encore vêtue d’un pagne noué sous les bras, elle le fit entrer dans la cuisine, chargea avec lui le véhicule, s’assura que tout était bien à sa place. Les hors-d’œuvre ou encore les chiffonnades de charcuterie seraient préparés sur place. Il suffisait de les ranger frais dans la voiture, ce qui devait l’être ayant été emballé avec soin. Elle alla se changer, ils se mirent en route. A Bè également, il y avait moins de monde dans les rues, même si les gens ne s’évaporeraient pas du jour au lendemain. En prévision de temps rudes dans la capitale, quelques-uns avaient regagné leur campagne originelle, mais l’exode observé dans d’autres métropoles du continent n’était pas à l’ordre du jour. Mawuli alluma la radio. Sonya se laissa happer par le vide à mesure qu’ils traversaient la ville pour se rendre à Adidogomé. Il se passait quelque chose d’assez puissant pour chasser les vivants, faire taire ces musiques tonitruantes qui, d’habitude, saturaient l’air. Une information attira son attention. Elle pensa avoir mal entendu: Ils parlent de nous? Ici? Le couvre-feu? Mawuli confirma. Un couvre-feu sanitaire venait d’être annoncé, pour une période de trois mois. Nul ne devrait se trouver à l’extérieur entre 19h et 6h. Cela prenait effet le lendemain, le 2 avril 2020. Sonya crut défaillir. Les services du soir, méticuleusement mis au point, devenaient impossibles. Et trois mois, c’était une éternité.


Née au Cameroun, Léonora Miano vit aujourd’hui au Togo. Elle a reçu le Prix Goncourt des lycéens 2006 pour «Contours du jour qui vient» et le Prix Femina 2013 pour «La Saison de l’ombre». «Rouge impératrice» (Grasset, 2019) est son dernier roman paru.

Ce texte est tiré d’une œuvre en cours d’écriture, intitulée «Passages», et qui réunit des portraits, des tranches de vie, inspirés de la réalité du moment au Togo.