Comme tu sais, j’ai rejoint la ville ce matin par le premier train. Je ne m’attendais pas à ce silence épais comme une liqueur qui obscurcit le ciel. En réalité je ne m’attendais à rien, depuis chez toi, à la Combe froide, ce confinement avait l’abstraction d’une ordonnance fédérale. C’est lundi et la ville que je sillonne est endormie comme je ne l’ai jamais vue. Vides les places, les rues; les magasins fermés, les bureaux déserts sous les éclairages led. Il me semble que mes pas résonnent entre les murs des maisons, la ville est sépulcrale malgré un soleil de printemps intense et le ciel d’un bleu sans tache. Un remake de Pompéi sauf que, derrière les fenêtres, dans les appartements, j’aperçois des silhouettes qui s’agitent.

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Tenir un moment

T’ai-je déjà dit que je n’aime pas la solitude et que ce silence me vrille les tympans? Mais voilà que je sens une présence derrière moi: un homme portant un sac en plastique me suit de loin, me sourit. C’est un soulagement, oui un vrai soulagement qu’il soit là, en même temps que moi.

– Qu’en pensez-vous? L’homme au sachet en plastique m’a rejointe, je jette un coup d’œil à ses commissions: une bouteille de whisky, deux canettes de bière et une autre bouteille au liquide transparent.

– C’est étrange, je dis en lui retournant son sourire. Il a l’air satisfait de ma réponse laconique.

– Nous entrons dans le tunnel, vous allez voir, cela va durer.

– Enfin vous avez pris vos dispositions, vous pourrez tenir un moment avec ça. Et je lui montre son sac tout en regrettant déjà d’avoir dit quelque chose de si peu consensuel. Mais il ne le prend pas mal, me répond du tac au tac:

– En tout cas je ne vais pas vous inviter à boire un verre… peut-être après le confinement?

Nous nous séparons en bons termes, je suis soulagée d’avoir pu échanger quelques mots avec un inconnu, si proche soudainement.

Une petite île

Cela fait trois jours que je suis de retour en ville. Je me sens seule sans toi et regrette d’être redescendue. Toutes les réunions ont été annulées les unes après les autres, tous mes cours aussi. Mon appartement s’est transformé en île, une petite île qui vogue sur un grand silence en compagnie d’autres îles. Mes voisins de palier ne sortent plus. Un père et son fils insomniaques, les deux aussi livides l’un que l’autre. De nos fenêtres respectives nous devisons gaiement vers 5 heures, une heure difficile pour ceux qui vont devoir affronter la nuit seuls. L’as-tu déjà remarqué? Un échange avant la nuit est salvateur comme si, avant de plonger dans l’obscurité, nous avions besoin de la présence des autres comme d’une lumière.

Je suis prise dans la glu de cet épais silence qui règne aussi dans mon trois-pièces aux Eaux-Vives avec vue sur le Denner d’en face, et les bureaux vides du premier. Je suis une nageuse qui remonte le courant de ces journées étranges. Quand te reverrai-je? Que fais-tu sans moi?

Loin des regards

Alors que tout semble arrêté, que chacun s’est replié sur son écran, son journal, les nouvelles pour y lire ce que nous vivons, c’est arrivé loin des regards. Là où nous n’étions plus: dans la rue, sur les places, dans les cours des immeubles. Tout d’abord, au milieu de la nuit, j’ai entendu l’aboiement bref et rauque du renard. Ce n’est, comme tu sais, rien de très étonnant car les renards sont partout dans la ville, mais c’est la première fois que j’entends son cri dans la rue, juste au pied de mon immeuble.

Tu n’as pas oublié combien j’aime les renards et cela m’a réchauffé le cœur de l’entendre si près de moi, dans la nuit. Un peu comme si l’alpage de la Combe froide, sa forêt, m’avaient rejointe. J’ai rêvé du sapin derrière chez toi, de la clairière sous le soleil rasant du matin, j’ai rêvé que tu étais près de moi.

Deux hérissons

Il y a trois jours, le voisin insomniaque m’a affirmé que chaque nuit il voit plusieurs renards traverser la route. Cet après-midi en allant faire ma promenade hygiénique jusqu’au bout de la rue, j’ai croisé deux hérissons qui se sont roulés en boule à mon approche. Les milans, je peux les voir depuis ma fenêtre, ils croisent lentement haut dans le ciel, et, grâce à toi je distingue le cri des éperviers. Pour les autres oiseaux, je n’ai pas encore bien intégré tes leçons, je ne reconnais pas encore leur chant qui envahit les rues dès 5 heures du matin.

Ce matin, lasse de faire la queue pendant des heures, je me suis levée très tôt pour être devant le magasin d’alimentation dès l’ouverture. Comme d’habitude les rues sont désertes. Le seul signe de présence humaine est une délicieuse odeur de café qui flotte dans l’air encore froid. L’occasion de faire une petite promenade matinale avant de reprendre le télétravail.

Un mâle magnifique

Je passe devant la bibliothèque, avant de tourner dans la rue du Clos quand, tout d’un coup, sortant d’une des cours entre les immeubles apparaît un brocard. Des pattes fines et longues. Un mâle magnifique qui porte des bois duveteux comme moussus. Il a traversé – avec quelques regards en coin et furtifs – la route pour rejoindre la rue des Eaux-Vives un peu plus bas. De nous deux c’était clairement moi la plus intimidée. Je suis restée clouée sur place, le cœur battant pendant qu’il a tranquillement continué sa route avant de disparaître non sans m’avoir jaugée avec curiosité. Je n’en ai parlé à personne, même pas à mon voisin insomniaque. C’est mon secret. J’y reviens comme à un trésor: son regard, ses bois naissants, ses flancs parcourus d’un léger frissonnement et son regard surpris.

Vert fluorescent

Cette nuit j’ai fait ce rêve étrange: un chevreuil mâle de belle taille, bois imposants comme la ramure d’un arbre, marchait au milieu de la rue, il venait du parc qui borde mon quartier et avançait en direction du centre-ville. A chaque pas, ses sabots semblaient arracher le bitume, de la terre sourdait de ces trous, très vite recouverts d’une mousse d’un vert comme fluorescent sous la lumière électrique; plus il avançait, imperturbable, souverain, plus l’asphalte disparaissait sous une épaisse et brillante couverture végétale.

Cela ne t’étonnera pas, sans doute, qu’hier soir, alors que le jour baissait, entre chien et loup, j’ai aperçu depuis ma fenêtre non pas un brocard mais un troupeau d’une dizaine de biches. Quelques-unes broutaient l’herbe poussant dans le square, d’autres se frottaient la tête contre le tronc des trois arbres grêles. Elles non plus n’ont pas l’air de s’inquiéter des quelques passants qui rasent les murs comme si la ville leur appartenait déjà.


Traductrice littéraire de l'allemand, Anne Brécart anime des ateliers d'écriture et enseigne l’allemand et la philosophie à Genève. Tous ses romans ont été publiés chez Zoé. «Angle mort» a été couronné par le prix Schiller en 2002. Son dernier livre, «Cœurs silencieux», a paru en 2017.