Il m’arrive d’imaginer un monde d’où seraient abolis soudain radio, télévision, journaux, revues, livres: concevez-vous ce calme, et quelle force reprendraient, dans ce silence, non seulement les visages, les gestes, le monde, mais la moindre chanson dans laquelle ce monde se trouverait métamorphosé?

Philippe Jaccottet, «Eléments d’un songe»

De la crise sans précédent que nous traversons aujourd’hui, subsisteront demain d’innombrables traces sur lesquelles nos chercheurs se pencheront. C’est à eux que reviendra la tâche de compter nos morts, d’éplucher les comptes et de lister les faillites, d’évaluer les stratégies et de pointer les égarements. Les plus cyniques jetteront de l’huile sur le feu, les plus habiles en tireront des marrons, les plus sérieux des leçons.

Demain, nous commémorerons également les élans de solidarité de tous les inconnus qui s’étaient employés sans compter à aider les plus faibles. Ils s’étaient engagés dans leur mission avec une telle ardeur que certains d’entre eux s’étaient mis à espérer, chemin faisant, que l’exercice des vertus se poursuivrait au-delà de la crise et contribuerait dans le futur à la réduction des inégalités et à l’établissement d’une justice. La relance des affaires, qui avait succédé à la récession, avait toutefois bien vite versé rêves et vertus dans l’oubli, et on les avait taxés de nostalgiques.


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Mais qui dira demain l’expérience des confinés, la stupeur de ceux qui, interrompant leurs activités de fortune, levaient la tête au-dessus de la ligne d’horizon, cherchant à savoir, hébétés, ce qu’il en était du réel, du printemps, des oiseaux qui chantent, du silence assourdissant des villes? Ils n’avaient que cela à faire, je m’en souviens, j’étais l’un d’eux.


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Lorsque je m’avisai que la mort, portée par la rumeur, rôdait au Riau, c’est l’incrédulité qui domina. Nous ne l’évoquions guère dans notre coin de pays, assez fous pour imaginer s’en être débarrassés en la taisant ou en l’exportant dans les pays pauvres. La voilà qui faisait son grand retour.

Ce sentiment, ou plutôt cette sensation d’incrédulité, je l’avais éprouvée plus d’une fois déjà, à la suite de l’un ou l’autre de ces événements que rien n’explique ni ne justifie – la mort d’un parent, la naissance d’un enfant –, qui vient ajouter ou retrancher un élément à l’ensemble des choses qui nous entourent. Et qui, en déportant celles-ci hors d’elles-mêmes, en bousculant leur ordre, nous procure l’étrange sensation d’exister, en nous jetant là, ici, à l’endroit même où elles et leur agencement s’originent.

Il s’agissait pourtant, cette fois, d’un événement qui ne bouleversait pas ma vie seulement, mais celle de chacun, et qui entama la cohésion du collectif dans son ensemble. L’ancienne organisation des choses n’avait pas résisté aux attaques du virus: notre embarcation prenait l’eau, ses caissons n’étaient ni étanches ni indépendants, les réalités flottaient et nous avec.

Les aveux sincères des politiques et de la société savante, le désarroi des premiers et l’ignorance des seconds, furent pour beaucoup dans l’apparition soudaine de cette sensation de liberté, que personne n’avait réclamée mais avec laquelle il fallut désormais composer.

Rien en effet ne suivait plus les planifications des décideurs, ceux qui étaient supposés savoir se défendaient d’être des devins, les futurologues restaient muets et les chefs de projet se gardaient bien de présenter les leurs. Seules les prévisions météorologiques semblaient fiables.

L’histoire se mit à tousser et se plaça d’elle-même en quarantaine, emmenant à sa traîne l’avenir, sans qu’on sache très bien si ce mot avait encore un sens. La vie était entre nos mains et prit les couleurs de l’inédit; cela en dérouta plus d’un.


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J’ai vécu ces jours de crise au Riau, en retrait du monde que je croyais connaître, suspendu au temps qu’il faisait, dans un présent qui dura et se renouvela chaque matin. L’autre temps s’était échappé des horloges et flottait entre l’avant et l’après, hésitait sur une pente presque nulle, parfois même faisait marche arrière.

J’allais de mon côté, avec une énergie nouvelle, discrète, et une retenue analogue à celle des arbres et des bêtes sauvages. Il me suffisait de m’arrêter et de lever la tête pour réduire les distances. Les dents de Brenleire et de Folliéran, ramassées et fuyantes, donnaient leur rythme à l’horizon, le Moléson faisait le dos rond au milieu d’une forme silencieuse qui s’ouvrait comme une fleur, une forme tout de même.

Au Riau, nous étions retournés à nos solitudes; les mots nous manquaient, nous réglions la profondeur de champ de nos sens, veillions le soir, dormions le matin, faisions de longues balades. J’ai bégayé plus d’une fois sur le chemin des Tailles des poèmes inachevés, ils disaient tous l’évidence: qu’il existe à portée de main un lieu où il fait bon de vivre et de mourir, que ce lieu est ici, à l’extrême pointe de notre désarroi et de nos ignorances, et qu’il s’étend jusque là-bas.

 

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Au cours de ces longs mois de crise, il y eut donc, en même temps qu’une réquisition sans pareille des forces vives des nations, une vacance générale qui s’étendit bien au-delà du cercle des confinés; elle agit au sein même du collectif comme un appel à quelque chose qui n’avait pas encore de nom.

Nous avons été nombreux à souhaiter en secret que cette crise se prolonge au-delà de la crise sanitaire, que nous n’en sortions jamais tout à fait, rêvant, dans l’ouverture qu’elle avait rendue possible, d’y séjourner encore.

Les gestionnaires du vieux monde, qui voulaient vite revenir aux affaires, se hâtèrent de prendre des mesures pour éviter que les cantonniers et les boulangères, les routiers, les postières, les infirmiers, les infirmières, qui avaient maintenu nos existences à flot et réduit nos tourments, veuillent demain goûter à leur tour à la solitude et à cette vacance sans lesquelles nos vies ne seraient qu’une succession d’obligations et de peines. Les Chinois relancèrent leurs activités industrielles avant même la fin de la crise sanitaire et les pays du G20 injectèrent sur le marché, pour sauver ce qui pouvait l’être encore, des centaines de milliers de milliards de dollars. Personne, je crois, personne ne s’en réjouit tout à fait.


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Obéir, nous engager, travailler, nous acquitter de nos dettes, tout cela ne serait que vain héroïsme si les circonstances ne nous déportaient quelquefois, avec notre corps et tous ceux que nous aimons, au cœur même de nos existences. J’avais longtemps espéré que les représentations et les ruses de la raison seraient à même de nous y reconduire à volonté, que le roman et ses leurres nous en fourniraient l’équivalent; il n’en est rien. C’est aux crises les plus sombres – celles qui menacent de nous en priver à tout jamais – qu’il convient d’en creuser et d’en libérer à nouveau l’accès. Et ainsi, de nous maintenir éveillés.

 

Mondes à demi-sauvages,

vies en sursis,

visages, gestes et chanson,

sur le seuil

qu’un vent du large balaie.

 

 

Né en 1955 à Lausanne, Jean Prod’hom est l’auteur de «Tessons», «Marges» et «Novembre» (D’autre part). Depuis 2008, il cultive le blog Lesmarges.net. Marié et père de trois enfants, il vit dans le Jorat depuis 1984.

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