Il n’a ni goût ni odeur, nous ne le sentons pas et il ne fait pas de bruit, il désoriente nos sens. L’invisible occupe cet étrange printemps. Derrière nos masques, nous cherchons à verrouiller nos corps. Ce n’est ni une radiation, ni un gaz. C’est du domaine du vivant. Le virus a absolument besoin de nous pour vivre. S’il tue son hôte, il doit en chercher un autre. Notre imaginaire est mis en déroute: où était-il, avant? Tapi dans les forêts? La déforestation l’a-t-elle débusqué, comme elle fait fuir les tigres qui attaquent les villages? Le virus convoque avec lui les animaux sauvages. La chauve-souris. Le pangolin. Des animaux dont nous ignorons parfois jusqu’à la forme. Le pangolin, l’animal le plus braconné du monde, semble tenir là sa triste revanche, vecteur (peut-être) du coronavirus. Des transmissions s’opèrent sur les étals de boucherie des humains, d’animal mort en animal mort, une sorte de créativité débridée, des mutations que Star Wars n’aurait pas imaginées.

La fiction aussi est mise à mal. Dans les romans du temps d’avant, l’innocence des personnages nous étonne, leur extraordinaire liberté de mouvement. Et quand l’un d’eux meurt, les autres se déplacent en masse pour lui rendre hommage. Il n’est pas un parmi d’autres, il ne vient pas augmenter un chiffre et une courbe. D’autres fictions, en revanche, nous parlent. Au cinéma, le Truman Show, ou à la télé, la vieille série Le Prisonnier: des récits paranoïaques d’enfermement, sous la stricte surveillance de tout un système. D’où je vous écris, dans mon Pays basque natal, tout le village est là ensemble en même temps, ce qui n’arrivait jamais. Une petite fille fait du vélo sur le même segment de route, dix fois, vingt fois, pas une seule voiture. On dirait qu’une cloche de verre s’est abattue sur le village. Les milans planent dans le ciel sans avion. Un arbre tout entier recouvert de corneilles semble espérer l’avènement du monde des oiseaux. Sur la place silencieuse, les clients de la supérette attendent leur tour, debout d’un pied sur l’autre comme des hérons. Un petit groupe de jeunes partage un joint sous l’abri-bus; de tout temps les jeunes gens n’ont pas cru à leur mort, et ce virus les a laissés quelques jours dans l’illusion qu’ils seraient épargnés. Mais non. Cette idée-là est demeurée de la science-fiction. Une sorte de long dimanche maussade s’étend, et les gendarmes dispersent le petit groupe.

Matchs imaginaires

Et dans ce calme sidérant, le mari de ma mère est mort, pas du virus, de maladie et de vieillesse. Trente ans d’amour, quelques semaines de fin de vie. Le cerveau abîmé du vieil homme, qui avait été un grand rugbyman, le faisait remonter dans le temps. Il jouait des matchs imaginaires. Il chaussait des crampons mentaux pour des championnats du passé. Il frottait ses jambes de 86 ans en s’inquiétant pour ses parents, car il était conscient de la propagation du virus. «Que devient ma mère? Apportez-lui à manger!» Les fantômes lui rendaient visite, pourtant cet excellent grand-père nous reconnaissait tous. La collusion du passé et du présent, dans son esprit, semblait ouvrir une brèche dans notre futur. J’aime croire qu’il voyait l’invisible.

Et puis, plus rien. La maison pour personnes âgées où il demeurait était fermée aux visiteurs, par sécurité sanitaire. Et il est mort loin de nous. La crémation a eu lieu sans public. Mais nous avons pu déposer l’urne, sous un soleil absurde, dans le caveau familial. Nous étions dix, le chiffre maximum: ma mère, mes trois enfants, mon mari, moi-même, le meilleur ami du défunt, deux employés municipaux et le chauffeur du corbillard. En l’absence de cérémonie, et obligés de garder nos distances, nous avons décrit dans l’espace une étrange chorégraphie, manquant trébucher sur les tombes en nous évitant de justesse. Nous avons posé nos mains sur l’urne en guise d’adieu. Puis nous l’avons remise aux employés, et sorti de nos poches un flacon de gel hydroalcoolique. Ma mère vacillait, je l’ai prise dans mes bras, que faire? Le virus invisible, le virus possible, parasitait notre chagrin, entravait nos gestes, infectait jusqu’au deuil même.

Une virgule en suspens

Nous sommes rentrés dans notre terrier. Personne ne sait à quoi ressemblera le monde cet été, mais je cuisine. Les mains dans la pâte, je chante Bashung, Malaxe, Le cœur de l’automate, Malaxe, Malaxe le thorax… Je ne sais pas quoi faire de moi. On croirait que c’est le moment d’écrire, l’occasion, le grand vide. Mais les écrivains n’écrivent pas dans le vide. Ils volent du temps. Ils creusent une faille dans le trop-plein du monde. Ils se replient quand tout s’agite. La marginalité chérie des artistes, ils ne peuvent y tenir que quand les autres font société. Mais tout le monde est à la maison.

Quelle planète trouverons-nous à la sortie du terrier? Mes enfants veulent croire que tout changera, mais l’avidité et la pulsion de mort sont des constantes très solides de notre humanité… Je relis un de mes textes préférés, Le Terrier de Kafka, sur un être confiné, sorte de rongeur angoissé qui stocke des vivres à n’en plus pouvoir, qui craint un ennemi invisible, et qui creuse sans cesse pour améliorer sa protection. «Le terrier, dit-il, me préoccupe trop.» Cette longue nouvelle est restée inachevée, comme si Kafka – écrivain prophétique – n’osait pas finir, comme si ce qu’il écrivait était trop grand pour lui. La nouvelle est restée arrêtée sur une phrase légendaire: «mais rien n’avait changé,» Et cette virgule en suspens, cette suite inconnue, semble contenir notre avenir.


Marie Darrieussecq est l’auteure d’une vingtaine de romans, dont «Truismes» (POL, 1996), «Le Bébé», «Il faut beaucoup aimer les hommes» (Prix Médicis). Son dernier livre, «La Mer à l’envers», a paru en 2019 (POL).


Retrouvez tous les textes des écrivaines et écrivains

Lire aussi

Marie Darrieussecq: dans le même bateau

Marie Darrieussecq fait le portrait vibrant, amoureux, d’une artiste allemande, Paula Modersohn-Becker