– On n’a pas besoin d’EasyJet. On n’a pas besoin de Coca-cola. On n’a pas besoin de parcs d’attractions, ni de centres thermaux ni de centres de fitness, on n’a pas besoin de manger de la viande tous les jours. On n’a pas besoin des actionnaires. On n’a pas besoin des Jeux olympiques. On n’a pas besoin de coiffeurs pour chiens. On n’a pas besoin d’ongleries. On n’a pas besoin de stars du football. On n’a pas besoin de promoteurs immobiliers. Ni de spéculateurs sur le blé. On n’a pas besoin de fabriquer des citrouilles en plastique pour Halloween. On n’a pas besoin de girafes en peluche. On n’a pas besoin de voitures électriques. On n’a pas besoin de construire plus de routes. On n’a pas besoin de publier sur les réseaux sociaux des photos de soi enfant. On n’a pas besoin de vidéos de chats. On n’a pas besoin de data center au pôle Nord. On n’a pas besoin de pipeline sur les territoires sioux. On n’a pas besoin de contrats de quatre cents pages, ni de labels ni de permis ni de certificats à foison. On n’a pas besoin de publicité dans les espaces publics. On n’a pas besoin d’obsolescence programmée. On n’a pas besoin de vendre des armes. On n’a pas besoin de 524 titres à la rentrée littéraire, et on n’a pas besoin de plus de revues et de magazines qu’on ne pourra jamais en lire. On n’a pas besoin de produire et produire et produire des contenus pour la folie d’en produire. On n’a pas besoin d’autant de festivals. On n’a pas besoin de ketchup. On n’a pas besoin de pêcher dans les mers jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. On n’a pas besoin de pesticides. On n’a pas besoin de s’envoyer autant de mails, on n’a pas besoin de visualiser des vidéos partout et en tout temps, on n’a pas besoin de 5G et on n’a pas besoin d’autant de suggestions pour ne pas s’ennuyer en temps de confinement.

C’est pourquoi, articula la porte-parole de la Coalition mondiale pour tout changer en vrai, nous demandons aux gouvernements la promesse de ne sauver aucune entreprise.

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– Mais… balbutia un parlementaire. Les emplois perdus… les faillites…

– Nous assurerons la distribution d’un revenu généralisé. Les services publics seront renforcés. L’accès à l’eau, aux consommations d’énergie de base et aux biens de première nécessité sera gratuit. La récession ne sera pas meurtrière.

– Sur quelle base comptez-vous prioriser les besoins?

– Nous allons revenir à la pyramide de Maslow, et en ériger les deux premiers niveaux comme objectif universel. Nous pensons qu’une politique qui ne permet pas de couvrir, au minimum, les besoins physiologiques et la sécurité de l’ensemble des habitants de la planète est une politique indigne.

– En déclarant qu’«On n’a pas besoin d’autant de festivals», songez-vous à sacrifier notre richesse culturelle?

– Nous ne croyons plus au modèle industriel. Et nous pensons que dans un monde où les artistes pourront, comme tout un chacun, compter sur des moyens de subsistance décents, la créativité se portera bien.

– Est-ce qu’on ne va pas s’ennuyer un peu dans votre monde de sobriété là, sans divertissement ni tournois de foot retransmis en prime time?

– Le boulot sera énorme. On va isoler les bâtiments, révolutionner l’agriculture, relocaliser les productions, créer des circuits d’approvisionnement courts, des centres de santé et de prestations sociales. Dispenser des formations de reconversion professionnelle en masse, imprimer des monnaies locales. Fabriquer des centaines de millions de vélos, repenser tout l’aménagement du territoire pour avoir des unités d’habitation mutualisées, des lieux de travail proches des domiciles, des commerces et des offices accessibles à pied. Croyez-moi: on ne va pas s’ennuyer.

– En laissant mourir les banques d’affaires, comment financer vos réformes?

– Il existe des listes de personnes les plus fortunées au monde. Nous allons leur demander d’investir dans nos fonds publics alloués à la transition.

– Et s’ils refusent?

– On les jugera dans nos tribunaux spéciaux et on les menacera de leur couper la tête.

– N’est-ce pas un peu radical?

– Faut ce qu’il faut.

On discuta un peu gouvernance. Des craintes furent exprimées, on évoqua la fâcheuse expérience des régimes communistes. Mais la porte-parole de la Coalition mondiale pour tout changer en vrai, qui avait apparemment prévu le coup, expliqua que le pouvoir ne serait plus centralisé mais réparti sur d’innombrables groupes de travail citoyens, à la fois souverains au niveau local et coordonnés à l’échelle planétaire. A terme, les Etats-nations seraient démantelés. Il fallait le voir comme une sorte de Suisse géante: l’ère inédite du fédéralisme mondial.

Lorsque vint le moment de se préparer au vote, beaucoup de parlementaires étaient d’avis que le programme exposé était tout simplement super.

– Ce qui est bien, c’est qu’on ne va pas essayer de sauver un système défaillant avec des bouts de scotch.

– Enfin des idées pour tout revoir.

– Et c’est le moment idéal: les concitoyens ont compris que le système était vulnérable, tout le monde souffre et s’aperçoit qu’il risque de souffrir autrement plus sérieusement à l’avenir.

– Attendez… dit soudain une parlementaire à la mine hésitante. Est-ce que tout ça n’est pas un peu extrême?

Quelques échines avaient tressailli. La contestataire s’affirma: «Beaucoup d’entre nous représentent des groupes d’intérêt qui vont y perdre gros. Et puis… avec des mesures pareilles… Et si nous rendions les choses encore plus dysfonctionnelles?

– Excusez-moi, la coupa un autre; qu’est-ce qui pourrait être pire que les catastrophes annoncées par les scientifiques si nous n’agissons pas?

– Heu… personnellement, je crois que je préfère risquer les pénuries d’eau douce, la montée des mers, les vagues de chaleur létales, les ouragans et nouvelles maladies transmissibles à l’horizon 2030 ou 2040 plutôt que de tout vouloir changer maintenant. L’important, c’est d’abord de garantir à nos concitoyens le retour le plus rapide possible à la vie pré-Covid-19, même si ce n’est que pour durer dix ou quinze ans.

– C’est vrai, enchaîna quelqu’un. Contentons-nous de mesures raisonnables, on a eu suffisamment de bouleversements pour le moment.

La porte-parole de la Coalition mondiale pour tout changer en vrai fut donc priée de remballer son programme.

Dommage, songea-t-elle en quittant la tribune. Il s’en est fallu d’un cheveu. Mais on était en démocratie – et n’aurait-il pas été de bien mauvais goût de ne point s’en féliciter?


Pour son premier roman, «Le Prix», Antoinette Rychner a obtenu le Prix Michel-Dentan 2015 et le Prix suisse de littérature 2016. Elle est également l’autrice de plusieurs pièces de théâtre dont «Pièces de guerre en Suisse», créée au Théâtre de Vidy en 2019. «Après le monde», son nouveau roman, paru en janvier, imagine la vie après «un effondrement économique, politique et social». Antoinette Rychner vit à Neuchâtel.