Depuis l’adolescence, Paul Fournel pratique le vélo et l’écriture. Il a attaqué les pentes les plus rudes et est devenu un auteur prolifique de romans. Avec Anquetil tout seul, il réunit aujourd’hui les grandes passions de sa vie.

Samedi Culturel: Pourquoi décide-t-on un jour de prendre sa plume pour raconter l’épopée d’un champion comme Anquetil?

Paul Fournel: J’ai toujours eu dans un coin de ma tête l’idée que s’il fallait écrire sur un cycliste, ce serait lui. Pendant des années, je me suis contenté de lire des ouvrages qui le concernaient. Puis, il y a trois ans, j’ai retrouvé une très belle photo, qui est aujourd’hui en couverture de mon livre, et je me suis dit qu’il fallait m’y mettre. Il y a eu un petit événement qui a accéléré le projet d’écriture, quand j’ai su qu’il fallait aussi un «moi» dans le récit, soit le petit garçon que j’étais quand j’ai découvert le champion. Au fond, ce désir littéraire d’Anquetil était aussi une volonté de retrouver une part de mon enfance.

Une double biographie chemine en effet dans «Anquetil tout seul»: il y a votre regard enchanté et puis la voix intérieure du champion, sorte de soliloque qui transcende l’idée du récit autobiographique. Comment avez-vous reconstitué cette voix?

Il y a, derrière ce procédé, l’envie pressante de concrétiser le vieux rêve d’un double «je». Alors, je me suis permis de parler à sa place, ce qui n’est peut-être pas très orthodoxe. La voix du coureur, je l’ai retrouvée entre les lignes de mes lectures, de ces ouvrages qu’Anquetil a signés avec l’aide de journalistes. Le coureur a un ton. J’ai essayé de le reproduire. J’ai retrouvé aussi le souvenir de sa voix grâce à l’Institut national de l’audiovisuel. Après sa carrière sportive, il a beaucoup commenté le cyclisme. Dans les archives, j’ai retrouvé le rythme de son phrasé, le ton de son propos. J’ai écouté et intériorisé. J’ai essayé de restituer cette présence à travers mon livre.

Y a-t-il eu des passages, de la reconstitution de la vie d’Anquetil, qui vous ont particulièrement résisté?

Non. J’ai volontairement survolé tout ce qui a trait à sa vie privée parce qu’elle ne m’a jamais intéressé. Il y a bien sûr des faits de notoriété publique qu’on ne peut pas taire. Par exemple, cet étrange ménage à trois, avec son épouse et sa belle-fille, à qui il a fait un enfant. L’essentiel d’Anquetil n’est pas là. Quand je plonge dans ces marges de vie privée, je ne fais que souligner cette même liberté d’esprit qui le poussait à déclarer sans détour son usage de stimulants ou son attirance pour l’argent.

Dans un passage de votre livre, vous affirmez que le coureur vous tapait sur les nerfs. C’est surprenant, mais on devine la litote…

Il était énervant dans la façon qu’il avait de gérer sa force. Il y a eu à son époque des coureurs rassurants, et je pense en particulier à Eddy Merckx. Le «Cannibale» jouait ses atouts tout de suite et on voyait d’entrée de course qu’il était parti pour gagner. Jacques Anquetil, lui, était différent. Il ne tenait pas à faire absolument la course en tête. Ce n’était pas le coureur le plus généreux au moment de l’effort. Du coup, ses victoires se construisaient tardivement, de façon extrêmement stratégique et calculée. Il n’avait pas, en gros, le goût des efforts gratuits.

Du coup, sa carrière et son histoire dégagent une dramaturgie puissante, que d’autres n’ont pas su ou pu déployer. Est-ce un point qui a inspiré votre plume?

Oui. Mais il y a une autre raison évidente qui m’a poussé vers Anquetil: j’étais déjà un grand adolescent quand Merckx a débuté sa carrière. Je n’ai pas eu pour lui cette passion que cultivent les enfants pour les grands champions. Anquetil était le héros de mon enfance, je l’ai adoré avec des yeux d’enfant. Techniquement, je ne pouvais rien dire de précis sur ses exploits, mais j’étais captif de son image de champion. Les grands coureurs qui ont suivi, comme Bernard Hinault, sont arrivés lorsque j’étais adulte. J’ai porté sur eux un regard différent, plus technique et averti. Au fond, ce qui a surgi précisément dans mon travail d’écriture, c’est cela, l’extase de l’enfant face à son héros. J’ai voulu la retrouver et essayer de comprendre ce qui m’a réellement séduit.

Il y a une figure qui apparaît en filigrane dans votre livre, mais dont on comprend l’importance capitale dans la naissance de cette passion, c’est votre père. Quel a été son rôle précisément?

J’ai parlé de mon père plus longuement dans un autre ouvrage, Besoin de vélo , qui évoque mes souvenirs de cycliste. Mon père a joué un rôle tout à fait décisif. Il était lui-même un admirateur d’Anquetil, il m’a entraîné sur ses pistes pour me montrer qui il était. On a monté ensemble des côtes pour essayer de partager l’effort du champion.

D’autres figures tutélaires apparaissent furtivement, notamment des chroniqueurs sportifs de l’époque tels qu’Antoine Blondin, qui avait une plume exquise. Quelle place occupaient-ils dans votre esprit de jeune passionné?

A l’époque, les transmissions télévisées du Tour et des épreuves cyclistes en général n’avaient pas la qualité qu’on leur connaît aujourd’hui. Alors, on lisait le journal le lendemain d’une course. Je dois aux lectures de L’Equipe , de ses chroniqueurs, les premières perceptions de ce qu’était un style d’écriture. J’ai compris que des styles différents permettaient de recréer de moult façons un même événement. A l’époque, il y avait, je me souviens, les articles de Pierre Chany, qui racontait d’un ton méthodique la course, son déroulement et ses péripéties. Son écriture était très rigoureuse, si bien que lorsqu’on demandait à Anquetil comment s’était passée la course, il répondait qu’il fallait lire Chany. A côté, il y avait les articles facétieux d’Antoine Blondin, qui étaient souvent remplis d’allusions culturelles que je ne pouvais pas comprendre à l’époque. Ses chroniques étaient truffées d’humour, de drôleries et d’allusions cocasses sur les cyclistes. Enfin, on lisait aussi l’article de Jacques Godet, patron du Tour et de L’Equipe . Il était, lui, dans le grand lyrisme. Il majorait les efforts, la hauteur des montagnes et la profondeur des gouffres. Ces trois approches m’ont appris ce que voulait dire avoir un style.

Est-ce que cet art du récit de la course est perdu?

Aujourd’hui, le grand style est celui que montrent les caméras, le petit écran. La magnifique façon de filmer les étapes du Tour est un spectacle en soi. Certains le regardent d’ailleurs sans jamais s’intéresser à la course. Pendant une certaine période, les journaux sportifs, et tout particulièrement L’Equipe , ont suivi cette évolution visuelle. Ils ont abandonné le texte au profit des grandes images. Par bonheur, la tendance est en train de s’inverser, sans doute parce qu’on a compris que le vélo a généré une puissante tradition de l’écrit. De grandes signatures réapparaissent, comme celle de Philippe Brunel. Et on retrouve du coup un élan stylistique qui s’était perdu.

Le cyclisme est probablement le seul sport qui suscite un souffle littéraire. Pourquoi?

Il ne faut pas oublier que le Tour de France a été inventé pour vendre du papier. C’est L’Auto-Vélo , journal ancêtre de L’Equipe , qui l’a créé. L’idée de départ était de produire des récits quotidiens qui allaient faire vendre le journal. La structure même de cette compétition s’y prête bien. Elle est structurée comme un feuilleton dramatique, avec ses coups de pompe, ses traîtrises, ses mauvais coups. La passerelle entre littérature et cyclisme est toute faite donc.

Revenons à Anquetil. Quel souvenir gardez-vous de ses aveux concernant le dopage?

Il faut comprendre qu’au moment où il débute sa carrière professionnelle dans les années 1950, l’usage de stimulants n’est pas interdit. C’est en toute légalité que les coureurs prenaient des amphétamines. Ce n’est qu’une décennie plus tard que la culpabilité va s’introduire dans le peloton et qu’il y aura les premiers contrôles sérieux. Donc les déclarations d’Anquetil n’ont pas du tout le caractère de l’aveu d’une faute. C’est l’évidence d’une pratique connue depuis l’époque d’Albert Londres, qui a créé l’expression «les forçats de la route».

Avez-vous rencontré, après Anquetil, d’autres coureurs qui auraient pu inspirer votre plume?

Non. Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre, c’est qu’il n’y a jamais eu par la suite d’équivalent. Le titre le dit: Anquetil tout seul . Bien sûr, de fabuleux cyclistes, avec leurs vertus et leurs mérites, lui ont succédé. Mais personne n’a été aussi grand qu’Anquetil.