Me voici en télétravail. Depuis peu, j’ai installé une vraie table, dans un coin de la cuisine, qui est devenue mon bureau. Outre l’ordinateur, j’y ai posé des livres, dont un – instinctivement – en évidence. Il s’intitule Un Lieu à soi. C’est une traduction du titre de l’essai de Virginia Woolf A Room of One’s Own. Sur la couverture trône le seul patronyme de Woolf – comme on écrirait Faulkner ou Joyce. Tandis que la photo, aux airs de Georges de La Tour, montre une femme qui sort de l’ombre, la main posée sur une table, devant une ampoule allumée.

La romancière Marie Darrieussecq, dans cette édition parue d’abord chez Denoël en 2016 puis en poche (Folio) début 2020, a retraduit ce texte de la femme de lettres anglaise. Dans la préface, elle justifie sa proposition de titre: «La room du titre, ce n’est pas une bedroom mais une room of one’s own. Pas une chambre à soi, mais une pièce, un endroit, un lieu à soi. On a pourtant toujours traduit le titre de l’essai de Woolf sous le signe de la chambre. L’intention était peut-être louable: appuyer l’entreprise contraceptive, dire ces «treize enfants» qu’une chambre conjugale ne manquait pas de jeter dans les jupes des femmes, cette progéniture que Woolf cite comme une entrave absolue à une vie à soi. Ou alors l’intention était misogyne, que ce soit conscient ou non: où travaille une femme sinon en chambre? Que pourrait-elle faire d’un bureau? Un boudoir à la rigueur dans les classes privilégiées, mais un espace de travail?»

Enfants sur les genoux

Certes, le propos de Woolf – adoptons la méthode de Darrieussecq pour l’évoquer – est bien précis et constate que l’absence de pièce à soi, d’endroit où écrire tranquillement explique, entre autres nombreux facteurs, l’absence ou du moins la rareté de textes remarquables écrits par des femmes à l’époque élisabéthaine, mais aussi par la suite.

Relire l’essai de Woolf en cette période de télétravail est une expérience étrange et bizarrement actuelle. Je songe à mes consœurs, leurs enfants sur les genoux ou qui viennent les distraire en pleine vidéoconférence, aux bruits derrière les micros, aux conjoints qui passent dans le fond de l’écran, autant de signes que le lieu à soi n’est pas offert à toutes. Ni à tous. Car beaucoup d’hommes font aussi l’expérience d’un endroit où travailler vite bricolé, partagé, assiégé, envahi.

Les «femmes au coin des rues»

L’essai de Woolf vaut aussi pour celles (et ceux) qui ne télétravaillent pas: «Et je retournais en pensée à travers les rues de Londres, sentant en imagination le poids de l’insignifiance, l’accumulation de la vie non transcrite, celles des femmes au coin des rues, les mains sur les hanches, leurs bagues incrustées dans leurs gros doigts gonflés, gesticulant en parlant avec le swing des mots de Shakespeare; celles des vendeuses de violettes et d’allumettes, ou des vieilles mégères plantées sous les porches […]»

A toute la «vie non transcrite» d’aujourd’hui, Woolf adresse un salut chaleureux qui montre que sa brillante réflexion sur la condition des femmes peut encore nourrir un temps comme le nôtre.


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