Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

DECES

Eddie Barclay, fin d'un mélomane

Jazzman, découvreur de talents, importateur du microsillon en France comme standard, épicurien, le producteur s'est éteint à 84 ans. La chanson perd une âme historique.

«Après sa mort, il n'y a plus de show-business, il n'y a plus que du business.» Le chanteur Carlos, proche du producteur décédé dans la nuit de jeudi à vendredi dans un hôpital de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), résume en une formule l'aura évanouie d'Eddie Barclay. A 84 ans, l'ancien prince des nuits de Saint-Tropez dont les amitiés artistiques constituent un véritable bottin mondain a succombé à un arrêt cardiaque.

Avec son décès, c'est un pan de l'histoire de la chanson et de la musique qui s'éteint. S'il ne se retrouvait depuis longtemps plus dans une industrie musicale qui «lance des disques comme on fabrique des cannettes de bière», Eddie Barclay a pourtant posé les fondations du marché phonographique à l'échelle européenne: en important en France le système du microsillon dès 1955 et en le standardisant pour sa compagnie-label discographique éponyme. Celle-ci fut absorbée en 1979 par Philips, puis cédée à Polygram avant de tomber dans l'escarcelle Vivendi Universal.

Ce ne fut pas le seul coup de génie de ce symbole du vinyle. Epicurien impénitent et jet-setteur marié dix fois, l'homme doté d'un rare sens de l'amour, de l'amitié, de la musique et de la gastronomie a également été un extraordinaire découvreur de talents. Edouard Ruault de son vrai nom, avant adoption d'un pseudonyme américanisé pour les besoins de sa première vie de pianiste jazz entamée sous l'0ccupation, est à l'origine du développement des carrières de Léo Ferré, Dalida, Charles Aznavour, Mireille Mathieu, Claude Nougaro, Brigitte Bardot, Eddy Mitchell, Henri Salvador, Django Reinhardt, Chet Baker ou Daniel Balavoine entre autres monuments et célébrités. Et a signé un contrat avec Jacques Brel, peu avant sa mort, pour trente ans, «renouvelable», cas inédit.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'ex-garçon de café s'était lié d'amitié avec Django Reinhardt et Boris Vian. Ce dernier, entre 1958 et1960, sera même le directeur des variétés du label Barclay. Une époque où la désormais grande entreprise d'Eddie compte aussi Quincy Jones dans ses rangs pour se charger des arrangements musicaux. Cet essor est dû à plusieurs coups de maître, dès 1955. Alors que Barclay distribue déjà du jazz via son label Blue Star (le premier qu'a fondé Eddie en 1948), du classique via Erato et de la variété américaine via Mercury, la chanson «Only You» des Platters s'arrache soudain à plus d'un million et demi d'exemplaires en France. En1965 arrive dans le giron Barclay celle qui sera la passion vocale des Français: Dalida. Avant de voir débarquer encore au fil des ans Patrick Juvet, Hugues Aufray, Nicoletta, Bernard Lavilliers ou ce drôle de Nino Ferrer en qui Eddie a été le seul à croire.

Cette étourdissante litanie de succès fous, Eddie Barclay a pu l'aligner grâce à des liens privilégiés avec les artistes autant que par un flair quasi infaillible: «Sans me vanter, j'ai eu du flair. Mais le flair ne suffit pas, il faut aussi de la chance et j'en ai eu. Dès mes débuts, tout ce que j'ai touché s'est transformé en or… J'avais débuté dans la vie en rêvant d'être pianiste. Je ne serai pas pianiste parce que je n'étais pas le meilleur. Cela aurait pu être LA tragédie de mon existence. Au lieu de ça, c'est devenu, une fois encore, ma chance. J'ai pensé alors que je serais un bon, et même un très bon producteur de jazz. Et le jazz m'a conduit tout droit à la variété, laquelle m'a entraîné irrésistiblement vers le classique et ainsi de suite. Voilà comment on se retrouve président-directeur général», racontait-il dans son autobiographie baptisée Que la fête continue (Ed. Robert Laffont).

Mais cette fabuleuse success story a aussi connu quelques revers de fortune. Avec Pierre Perret notamment et, surtout, Michel Sardou, qu'Eddie a laissé filer crûment: «Mon petit vieux, écris des chansons si tu veux, mais surtout ne les chante pas. Tu n'as aucun talent!» Sardou lui répond le lendemain en écrivant «Les Bals populaires»! Eddie Barclay restera malgré tout le producteur d'un passé à jamais révolu. Même si le rayonnement acquis par le patrimoine chansonnier qu'il a débusqué suffit à forger sa légende, les méthodes de cette figure se promenant durant des années «avec deux ou trois contrats dans [ses] poches» et signant de préférence ses contrats la nuit (Nougaro, 3 heures du matin dans un club parisien), y ont aussi contribué. «Il y a des hasards, mais il y a incontestablement aussi des êtres qui savent exploiter le hasard: j'en suis.» Eddie Barclay composait encore parfois pour son amie Barbra Streisand. Dur de se départir d'une seconde peau de mélomane.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps