La dernière fois qu’on a vu Eddy de Pretto sur scène, il enrageait seul contre tout ce qui vous gâche la vie quand, comme lui, on est «jeune et chelou», gay et issu d’une cité blême: l’hétéronormativité et le gris partout, les plans foireux sur Tinder et les «mascus» prêts à cogner. Cure, son premier album, cartonnait. Le titre Fête de trop squattait les radios. Et quand son style bourré d’emphase et de grêle s’admirait lors d’une tournée à corps perdu, d’autres le descendaient dans les colonnes de quotidiens fameux. «Je m’en fous, t’as pas idée», dit-il, sec. Son deuxième disque vient de paraître. On propose de faire le point. Eddy dit «oui».

«Je suis sorti totalement vidé de ces deux ans sur la route, raconte le Cristolien. Monter sur scène m’était devenu douloureux. J’ai essayé de me poser un peu, puis je suis parti en résidence pour me forcer à cracher ce deuxième disque. J’avais toutes ces histoires en moi, peut-être une soixantaine. Il fallait absolument que ça sorte.» Eddy s’interrompt. La faute au mal de gorge «trop bizarre» qu’il traîne. On s’inquiète, on propose de faire une pause. Lui hésite, un peu théâtral. Alors on poursuit son récit à sa place.

Cuir épais

Voyons: quand paraît Cure en 2018, ce fils d’un chauffeur poids lourd se regarde en mercenaire, pas encore en phénomène. Une place vacante existe entre une variété française «à la Nougaro» et le rap banlieusard? Il la prend sans politesse. Phrasé convulsif, diction tout en «r» crissé, textes surencombrés: l’ex-môme du quartier Kennedy, une plaque tournante du deal de shit bordée à l’ouest par la Seine, joue fiévreusement des coudes sans imaginer se préserver. En lui, on voit bientôt une synthèse singulière entre, disons, Grand Corps Malade, Edouard Louis et Stromae.

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Clivant? Certainement. Pour oser gratter les «mascus» là où ça fait mal, certains placent le gringalet dans leur viseur. Dès lors chez ceux-là, combien de fois entendra-t-on prononcer, morgue au collier: «De Pretto? C’est le gay qui fait de la chanson rappée…» Eddy, on lui parle de cette période vécue entre louanges et tribunes à charge. Il la balaye, comme pour rappeler son cuir épais. «J’éprouvais le besoin impérieux de dire tout ce que j’ai bien pu balancer dans Cure. Après, l’aspect politique des thèmes que j’y aborde m’a rattrapé. La société bouge. Ce que je peux lui apporter avec mes chansons, c’est rappeler combien nos constructions nous piègent. Certains ou certaines veulent s’en débarrasser? Ça les regarde. D’autres répondent à ces textes avec férocité parce qu’ils les ont violemment frappés. C’est leur affaire.»

«Direct, quasi frontal»

A tous les bâtards tourne sur notre platine. En quinze titres, et sans véritable surprise, Eddy de Pretto s’y raconte encore, jusqu’à l’os. Son «seul et unique sujet», c’est lui. Les titres défilent. Sas et espaces parfois manquent. On s’accroche, écoutant le rouquin dire ses années passées à cachetonner sur des péniches à touristes (Bateaux-mouches), ses visions de périphéries blafardes (Créteil soleil), ses souvenirs d’une tante fantasque (Rose Tati) ou ses contes d’amours fracturés (Qqun, Si seulement, etc.). C’est plaisant. Un peu agaçant, aussi.

Du chanteur-crooner, pas même 30 ans aujourd’hui, on admirait la colère crue. Elle le distinguait du troupeau. On la découvre cette fois comme bridée, malgré les envolées. On le lui dit. Il se défend. «Ce disque est plus solaire, jure-t-il, et sur ce point on pourrait tomber d’accord. Musicalement, j’avais envie de m’ouvrir, d’être plus mélodieux, tout en conservant cette tension dans le verbe, ce côté direct, quasi frontal.» Et d’évoquer Parfaitement, chanson soul qui louche vers Steve Lacy et Frank Ocean – parmi ses «références».

Moule viril

Le mal de gorge est passé. On questionne encore un peu: qu’y a-t-il eu de gagné depuis Cure? «Tout», à en croire De Pretto. Car voyez: la vie banlieusarde est loin maintenant. Loin aussi cette mère autoritaire, le «moule viril» défendu par le père et les moqueries des gosses du quartier qui pleuvaient à la puberté. On l’appelait «bizarre», alors. On l’appelait «moche» et d’autres noms plus cruels encore. «De mon étrangeté, j’ai fait ma puissance, mon étendard, ma brillance, déclare-t-il d’un trait. Ma différence, je l’ai mise droit dans la gueule de qui ne voulait pas l’accepter.»

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Cette victoire cruciale, le Parisien la clame dans Freak. Une ode «à tous les monstres, ceux qui dérangent, les mis à l’écart», comme il le chante. Mais passée la certitude d’avoir fermé le bec à ceux qui le regardaient hier comme une «erreur», un doute pointe à présent, insistant. Qu’y aurait-il encore à raconter une fois tous les comptes soldés? Dans Tout vivre, titre honnête et beau, ne prévient-il d’ailleurs pas: «Faites bien des écoutes d’avance, le troisième (album) j’y arriverai p’têt pas»? Là, Eddy marque un silence, puis lâche finalement: «Si je n’éprouve plus cette urgence à écrire, à quoi bon insister?»


Eddy de Pretto, «A tous les bâtards» (Romance Musique/Universal). En concert le 22 janvier 2022 à Genève, Arena.