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Le chanteur français Eddy de Pretto.
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Portrait

Eddy de Pretto, le sacre des paradoxes

Propulsé sous la lumière des grands espoirs de la chanson avant même la sortie de son premier album, Eddy de Pretto cherche sa place en les occupant toutes. Il sera en concert à Lausanne le 15 novembre

A l’école, ses professeurs l’appelaient Petit Prince. On reconnaît la longue silhouette phosphorescente, la blondeur translucide et cette gouache juvénile qui oscille constamment entre une confiance démesurée et un spleen nonchalant. Sauf qu’Eddy de Pretto vise un astre précis: le soleil. «J’ai toujours cherché la reconnaissance, l’attention. Je voulais occuper le devant de la scène, faire carrière, transcender ma vie grâce à mon art. J’assume à fond mon désir de succès.»

Depuis quelques mois, les étoiles convergent vers son sacre. Découvert sur la scène du Printemps de Bourges, annoncé à grands coups de superlatifs comme le chanteur français à suivre en 2018, Eddy de Pretto vient de sortir son premier EP, Kid. Un clip du single éponyme le montre trônant sur une cheminée géante, entre les marbres et les marqueteries d’un salon de style versaillais, l’iPhone serré dans son poing tel le pommeau d’un sceptre.

D’ailleurs, c’est au Royal Clignancourt qu’il donne ses interviews, les jambes croisées sur le radiateur de cette brasserie dont les vitrines s’ouvrent sur les Maréchaux, les artères saturées de trafics – automobiles ou illégaux – qui ceinturent Paris comme un collier d’asphalte. Gamin de la banlieue sud-est de Paris, Eddy de Pretto a dédié à ses tours un chant d’amour contrarié, Beaulieue: «Oh Beaulieue il vaut mieux que je te quitte/Je file les poches sans fric/Oh Beaulieue bel et bien ma favorite/Je garde toutes tes briques.»

J’ai toujours défendu cette idée de la vulnérabilité masculine et de l’hypersensibilité. J’en parle dans mes chansons parce que mes chansons parlent de ma vie. Mais je n’irai jamais manifester dans un rassemblement LGBTQ

Eddy de Pretto

Comme pour beaucoup des natifs de la périphérie, et comme pour Aznavour, une idole, la conquête se jouait à Paris. Dès qu’il a pu, Eddy de Pretto a déserté le spleen des HLM et des centres commerciaux, leur préférant les horizons plus dégagés des perspectives haussmanniennes. Et comme pour la plupart des néo-Parisiens, la capitale le fait vite déchanter, l’engloutissant dans sa frénésie de rencontres, de fêtes et de substances, le recrachant au petit jour, «luisant de paillettes et réduit au K.-O.».

Défendre la vulnérabilité

Aujourd’hui, Eddy de Pretto s’est installé quelque part en lisière de Paris, à la périphérie. Une base idéale pour explorer ses paradoxes, lui qui se réclame des marges tout en visant le grand public, lui qui refuse de choisir entre le rap et la variété française et qui porte des cols roulés preppy sous ses survêtements Lacoste. Au fond, il reste obsédé par le brutalisme esthétique des grands ensembles de cités. Sur son compte Instagram, il pose régulièrement devant des barres d’immeubles. Dans une reprise éthérée du rappeur Jul, il chante en suppliant «laissez-moi seul avec mes bâtiments», comme si l’imminence du succès était sur le point de l’arracher au confort de ses origines.

Lire aussi: Cette virilité qui fait du mal aux hommes

Mais tous les codes urbains ne lui conviennent pas – ce qui explique peut-être qu’ils le hantent. Dans Kid, un tube qui résonne avec l’actualité des débats de genre et la remise en question du patriarcat, il chante les stigmates de la «virilité abusive» telle qu’on l’impose aux jeunes garçons depuis l’enfance: «Tu seras viril mon kid/Tu compteras tes billets d’abondance/Qui fleurissent sous tes pieds que tu ne croiseras jamais/Tu cracheras sans manière en tous sens, défileras fier et dopé de chairs et de nerfs protéinés.» Dans le clip officiel, il est avachi sur un banc de musculation, torse nu et suant dans une salle de sport aux allures de parking souterrain.

«J’ai toujours défendu cette idée de la vulnérabilité masculine et de l’hypersensibilité. J’en parle dans mes chansons parce que mes chansons parlent de ma vie. Mais je n’irai jamais manifester dans un rassemblement LGBTQ. Si Kid devenait un hymne de la révolution masculine, tant mieux. Mais je n’irai jamais manifester dans un rassemblement LGBTQ. Je n’ai pas l’âme d’un porte-parole.» Il trouve les communautés anxiogènes et l’injonction du coming out stigmatisante. Il a fait de ses textes explicites une forme de manifeste: «Il n’y a que les minorités pour être définies par leur sexualité. On ne demande jamais à PNL ou à Booba s’ils sont hétéros. Leurs morceaux parlent pour eux. Je veux pouvoir m’exprimer aussi librement, sans tabous ni revendications. Il est temps de banaliser ces questions.»

Solitude des réseaux

Eddy de Pretto penche son visage grêlé sur l’écran de son téléphone. Il aura tenu près d’une heure sans consulter l’accessoire qui lui sert à la fois d’orchestre, de complice et de laisse. Dans Jungle de la chope, il raconte les déboires des amours virtuelles: «Ici les internautes se lassent, lassent, lassent/Et s’ennuient à coup de like, like, like/Oh, les doigts se dépensent, pensent, pensent/Droite à gauche, catalogue à crampe, crampe, crampe.»

Pendant ses concerts, à l’exception d’un batteur, c’est aux commandes de son iPhone qu’il joue ses morceaux. On est tenté d’y voir l’incarnation de cette solitude des réseaux qui nous connectent à tous sans nous lier à personne. Eddy de Pretto y voit surtout une technique empruntée aux rappeurs, dont il partage les penchants narcissiques: «J’aime être seul sur scène. Je scande mes urgences et mes tragédies, j’ai besoin de l’attention du public. Tout est exacerbé, je deviens le monstre de moi. Enfin, dans les bons jours. Car il arrive aussi des jours où tu n’as pas envie de représenter tout ce que tu représentes.»


Profil

2005 Il refuse de donner son âge mais se souvient, un 8 septembre, de ses premiers cours de chant.

2011 Le 5 mai, premier micro.

2012 Le 10 septembre, déménagement à Paris.

2017 Le 14 février, premier flirt.

2017 Le 6 octobre 2017, «Kid», premier EP.

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