Esprit supérieur, l’écrivain américain a inventé le roman policier et la science-fiction, anticipé la théorie du Big Bang et la psychanalyse, lancé des journaux, initié le romantisme noir et plongé dans les tréfonds de l’âme humaine. Hypocondriaque et mélancolique, il n’a su conjurer ses démons. Il a bizarrement trébuché. Sans doute embrigadé dans une fraude électorale, il s’est consumé dans une flambée d’éthylisme fatale.

Nous devons à Edgar Allan Poe la noirceur de la nuit. Plongeant dans les gouffres de la Terre et du cauchemar, maelström et catacombes, il l’a exprimée avec plus de douleur que n’importe quel autre poète. Il l’a explicitée aussi. Pourquoi la nuit est-elle noire alors que les milliards d’étoiles tapissant la voûte céleste devraient nous aveugler de leur éclat? Parce que l’univers est en expansion et que la lumière des astres les plus lointains ne nous est pas encore parvenue. Dans Eurêka, un essai en vers détaillant comment «dans l’Unité Originelle des Premières Choses réside la Cause Secondaire de Toutes les Choses, avec le Germe de leur Annihilation Inévitable», le poète anticipe de 80 ans la théorie du Big Bang…

 

La couleur du deuil sied à Edgar Poe. Né de parents comédiens, il connaît la misère noire avant d’être recueilli par un négociant en tabac, John Allan. La mort marche à ses côtés. Il n’a pas 20 ans lorsqu’il cisèle ces vers résumant sa vie et son œuvre: «Je ne pouvais aimer que là où la Mort/Mêlait son souffle à celui de la Beauté» («I could not love except where Death/Was mingling his with Beauty’s breath»).

Sa mère, puis Fanny Allan, sa mère adoptive, Jane Stannard, la mère d’un ami qu’il vénère, et plus tard Virginia, sa jeune épouse, meurent de consomption. Elles hantent ses écrits sous la forme de ladies folles, dames blanches enterrées vivantes, telles Bérénice, Madeline Usher et Lenore, chantée dans Le Corbeau, le plus ténébreux et le plus fameux de ses poèmes – «Bois, oh! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lenore perdue!»…

Doté d’une intelligence supérieure, apte aux raisonnements déductifs les plus complexes (démontrer par la logique la supercherie de l’automate qui joue aux échecs), le poète du cauchemar, l’idole du romantisme noir est un homme en avance sur son temps, curieux des progrès de la science et convaincu de l’irrépressible avancée du journalisme.

Entre New York, Philadelphie, Boston, Baltimore et Richmond, il collabore à d’innombrables revues, lance autant de projets qui capotent, se pose comme un critique littéraire redouté. A l’image de l’artiste maudit se superpose une vision matérialiste: Poe participe du pragmatisme américain. Poète inspiré, il est aussi un entrepreneur, ne dédaignant pas rédiger calembours et cryptogames pour les magazines.

Le 28 septembre 1849, à Richmond, Poe s’apprête à prendre le steamer pour rallier Philadelphie et New York, où il compte préparer le lancement d’un magazine littéraire. Selon son ami John Reuben Thompson, l’écrivain était «particulièrement optimiste dans ses résolutions et ses perspectives d’avenir». Au contraire, Elmira Shelton, sa confidente, écrit qu’il était «très triste et se plaignait d’être bien malade».

Griller la cervelle

Personne ne sait ce qui s’est passé entre le départ du bateau et le 3 octobre, quand l’imprimeur Joseph Walker voit Poe au Gunner’s Hall, une taverne de Baltimore servant de bureau de scrutin pour l’élection au Congrès. Il porte des habits bizarres, disparates: un pantalon crasseux mal ajusté, une chemise froissée, un chapeau sale, ni veste ni cravate. Il est à moitié inconscient, dans un état d’absence et de stupidité.

Henry Herring, l’oncle d’Edgar Allan Poe, est appelé. Il fait admettre son neveu à l’hôpital de Baltimore. Le docteur John J. Moran s’occupe de lui. Le médecin connaît ce prestigieux patient, «un grand homme d’un esprit incroyablement doué auquel nous devons plusieurs des pensés les plus brillantes qui ornent notre littérature».

Poe reste prostré jusque vers trois heures du matin, puis se met à trembler. John J. Moran diagnostique une forme de delirium tremens. Livide, trempé de sueur, il s’adresse sans cesse à «des objets inexistants ou spectraux sur les murs» et fait des réponses incohérentes. Il ignore où se trouvent ses affaires. Il affirme avoir une épouse à Richmond. Selon le praticien, la dégradation de son état doit donner à l’écrivain l’impression de se noyer dans un trou. Comme il lui propose de recevoir la visite de ses amis, Poe rétorque: «La meilleure chose que mon meilleur ami pourrait faire, serait de me griller la cervelle d’un coup de revolver.»

Plus tard, il est pris d’une violente crise de délire. Il faut deux gardes-malades pour le maîtriser. Il délire pendant plus d’un jour, appelant des noms indistincts – Reynolds? Herring? Le dimanche 7 octobre, il s’apaise. Enfin, «bougeant tranquillement sa tête», l’irréductible athée prononce ses dernières paroles: «Seigneur, aide ma pauvre âme.»

«Noirs vols du Blasphème»

La femme du Dr Moran coud le suaire et prépare le corps. Le lundi 8 octobre, vers 16 h, Edgar Allan Poe est enterré au cimetière de Westminster Hall devant huit personnes. Condamné à «finir dans l’ignominie», selon Baudelaire, son traducteur, Poe inspire à Mallarmé ces vers: «Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur/Que ce granit du moins montre à jamais sa borne/Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur» (Le Tombeau d’Edgar Poe).

Quelles sont les causes du décès? On a parlé d’encéphalite, de tumeur au cerveau, de suicide (un an plus tôt, il avait forcé sur le laudanum), de choléra, de syphilis, de refroidissement, car il avait fait un temps exécrable sur Baltimore, «vrai signe avant-coureur du Général Hiver» selon la presse. Mais les symptômes, transpiration, tremblements, hallucinations, ne trompent pas: Edgar Allan Poe est mort dans une crise de delirium tremens, mania a potu.

Sans doute l’écrivain a-t-il été enrôlé de force par des voyous pour participer à des élections truquées. Il aurait voté à plusieurs reprises en changeant d’habits. Et aurait été payé en pintes de gin.

Ainsi, Edgar Allan Poe, cet esprit brillant, se serait égaré sur la face sombre de la jeune démocratie. Et, succombant au «démon de la perversité», cette allégorie préfigurant le ça, qui pousse l’alcoolique à boire, le juste à s’avilir et le randonneur à se jeter dans le vide par peur du gouffre, l’impeccable poète a sombré dans ces ténèbres dont il a été le chantre le plus sublime. Echoué «au rivage de la nuit plutonienne»…