classique

Edgar Moreau, le violoncelle au corps

A 21 ans, le violoncelliste parisien, fils d’antiquaire, en impose par sa maturité et sa flamme juvénile. Il joue ce mercredi au château de Chillon, avec le pianiste Frank Dupree

Edgar Moreau, le violoncelle au corps

A 21 ans, le violoncelliste parisien, fils d’antiquaire, en impose par sa maturité et sa flamme juvénile. Il joue ce mercredi au château de Chillon, avec Frank Dupree

Il parle vite, très vite, jusqu’à manger ses mots. Il a une volubilité typiquement française, qui s’exprime aussi à l’instrument lorsqu’il joue. A 21 ans, Edgar Moreau est le violoncelliste qui monte. Il a été l’une des jeunes étoiles, cet été, au Verbier Festival, où le directeur Martin Engstroem l’a engagé pour un maximum de concerts. Qu’il joue en récital ou en musique de chambre, sa personnalité rayonnante en fait un artiste très attachant.

Il chasse les récompenses comme un papillon en plein vol. A 15 ans, il remportait le Prix du jeune soliste au Concours Rostropovitch. A 17 ans, il décrochait le deuxième prix au prestigieux Concours Tchaïkovski de Moscou sous la présidence de Valery Gergiev. Il a obtenu deux Victoires de la musique classique, l’une en 2013 («Révélation soliste instrumental de l’année»), l’autre en février 2015 («Soliste instrumental de l’année»), ainsi que des bourses de prestige. Ses qualités? Une sonorité chaude, un phrasé ample et fluide porté par une gestuelle physique, un archet très sûr qui ont impressionné le public, cet été, au Verbier Festival. On se réjouit de l’entendre mercredi prochain, aux côtés du pianiste Frank Dupree, au château de Chillon dans le cadre du Septembre musical.

Samedi Culturel: Votre carrière a progressé très vite. Comment vivez-vous cette ascension rapide?

Edgar Moreau: Aussi loin que mes souvenirs remontent, je faisais déjà du violoncelle. Je suis un hyperactif et un boulimique de la scène. Ça ne m’effraie pas. Si on m’enlevait le violoncelle, c’est comme si on m’enlevait mes jambes, mes bras, ma vue. J’ai toujours eu ce rêve de me produire sur scène. Quand j’ai commencé le violoncelle, l’un de mes modèles, c’était Rostropovitch.

Vous ne courrez pas le risque de vous épuiser avec tant de concerts?

J’ai eu un moment où j’étais à deux doigts de perdre pied. J’ai annulé des concerts, au début de l’année dernière, notamment au Tchaïkovski Hall de Moscou – chose que j’ai encore un peu au travers de la gorge. J’étais arrivé à un moment où je ne parvenais plus à anticiper la fatigue et la pression nerveuse. Un artiste, c’est un être humain, on a tous nos limites. Le public n’est pas censé savoir où un musicien était la veille, où il sera le lendemain et comment il se sent. Il faut essayer de se connaître, d’être bien entouré, de garder les pieds sur terre et de toujours faire ce qu’on aime.

Ce sont vos parents qui vous ont donné le goût de la musique?

Ils ne sont pas musiciens. J’ai commencé le violoncelle par une rencontre du destin. Mon père est antiquaire. En me promenant avec lui dans les rues de Paris quand j’avais 4 ans, nous sommes rentrés dans une boutique d’antiquités où il y avait un son, comme ça, qui m’a interpellé. Etant enfant, je suis descendu à la cave et j’y ai vu une petite fille qui prenait un cours de violoncelle. Je suis tombé nez à nez avec cette petite fille et son professeur, et j’ai tout de suite dit à mon père: «Je veux faire ça.»

Vous avez eu quel professeur?

Mon père avait pris le numéro du professeur qui était dans cette cave. Une rencontre du hasard a fait que ce monsieur m’a donné l’amour de la musique et m’a fait travailler mon violoncelle pendant cinq ans. Je ne sais pas si vous vous rendez compte du destin!

Vous avez pris des cours de piano aussi?

D’abord, je suis rentré dans la classe de violoncelle de Xavier Gagnepain, au Conservatoire de Boulogne-Billancourt. C’était un professeur extraordinaire, très intellectuel. J’ai fait dix ans de piano à côté, parce que j’étais sûr que ça allait être complémentaire au violoncelle. Je me souviens avoir joué l’étude «La Campanella» de Liszt, la 1re Ballade de Chopin et Alborado del gracioso de Ravel pour mon Prix de piano.

Vous aviez donc des facilités?

J’ai toujours adoré lire la musique. Par exemple, j’aimais prendre le cahier des 32 Sonates de Beethoven et les déchiffrer. Je me nourrissais de musique. J’ai fait aussi de l’harmonie et de l’analyse – tout ça très jeune. On a un métier qui est difficile, où l’on doit apprendre de nouvelles choses rapidement et s’adapter très vite.

Que vous a apporté Philippe Muller au Conservatoire de Paris?

C’est une grande figure de l’école française du violoncelle. Il a formé Gautier Capuçon et toute une génération de violoncellistes français. Certains professeurs auront tendance à formater leurs élèves de sorte à en fabriquer des clones. Philippe Muller, lui, ne bride pas l’élève. Il arrive à aller dans le sens de sa personnalité et à maximiser ses qualités. Il est très exigeant. Si vous faites une fausse note en cours, plein de professeurs vont la laisser passer, mais pas lui. Il va tout de suite vous arrêter. Le b.a.-ba, c’est qu’il faut avoir un son juste, jouer propre, afin de pouvoir réaliser ce que vous avez envie de faire.

C’est important d’avoirune personnalité?

On est des interprètes, pas des créateurs. On donne notre vision de ce que le compositeur aurait voulu qu’on fasse et on y met un peu de notre touche personnelle malgré nous, parce qu’on n’est pas des robots. Vous êtes un être humain, vous avez votre sensibilité qui est personnelle. C’est pour ça que le public va aimer un artiste plus qu’un autre. Si vous ne dites pas ce que vous ressentez, vous ne pouvez pas être aussi convaincant que quelqu’un qui exprime ce qu’il ressent.

Vos prochaines semaines s’annoncent chargées?

J’ai plein de belles opportunités. J’aurai une tournée en Allemagne en novembre, avec Michel Tabachnik et le Brussels Philharmonic, dans le Concerto de Schumann. Mon deuxième disque sortira à l’automne chez Warner. On a aussi un projet de quatuor à cordes avec Renaud Capuçon. Je n’ai pas arrêté cet été et je pourrai prendre des vacances à Noël seulement!

Edgar Moreau et Frank Dupree, œuvres de Brahms, Schumann et Chostakovitch. Château de Chillon, mercredi 9 septembre à 19h30. www.septmus.ch

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