Livres

Edgar Poe par-delà Baudelaire

En France, l’écrivain américain vit dans l’ombre de son grand traducteur. Dans leur nouvelle traduction, Christian Garcin et Thierry Gillybœuf esquissent un portrait inédit de l’auteur du «Corbeau»

On s’accorde souvent pour faire de Charles Baudelaire l’homme qui a consacré Edgar Allan Poe, qui lui a offert un écrin et, selon certains même, une forme, un style. Bref, l’Américain ne devrait son talent qu’à son plus illustre traducteur. Il est encore d’habitude de lire l’auteur de La chute de la maison Usher pour y retrouver, voire y poursuivre, la rencontre avec celui des Fleurs du mal. Une réminiscence qui, si elle a assuré la postérité du premier, le place indéfiniment sous la botte du second. Pas de malveillance là-dedans, mais un caprice littéraire à double tranchant.

Comme d’autres – on pense à William Faulkner ou encore à H.P. Lovecraft – Edgar Poe possède un destin français bien différent de celui de sa patrie d’origine. Cette vision a été façonnée par Baudelaire, lui-même influencé par la nécrologie et la biographie pleine de morgue, de haine et de jalousie écrite peu après la mort de Poe par Rufus Griswold, qui s’est autodéclaré exécuteur testamentaire. L’ex-révérend entretenait avec l’écrivain une relation pour le moins conflictuelle, depuis une critique mal passée. La rancune fut tenace, y compris post mortem.

Poète maudit

Aidé par les textes au vitriol de Griswold, qui faisait de Poe un être vil et sordide, un ivrogne chronique, Baudelaire dresse le portrait d’un poète maudit. A la façon de Sainte-Beuve et de sa critique biographique confondant la vie et l’œuvre d’un auteur, Baudelaire cherche Poe dans ses nouvelles: «Les personnages de Poe, ou plutôt le personnage de Poe, l’homme aux facultés suraiguës, l’homme aux nerfs relâchés, l’homme dont la volonté ardente et patiente jette un défi aux difficultés, celui dont le regard est tendu avec la roideur d’une épée sur des objets qui grandissent à mesure qu’il les regarde – c’est Poe lui-même. – Et ses femmes, toutes lumineuses et malades, mourant de maux bizarres et parlant avec une voix qui ressemble à une musique, c’est encore lui.»

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Et pourtant. Mélancolique, sombre et lumineux, sordide, un être d’exception sur lequel se posent les pattes d’un corbeau. On le voit sans amis, hanté par la mort et trogne jusqu’au bout. Une fin d’ailleurs infamante dans cet esprit, summum de la déchéance, puisque Poe est retrouvé dans un caniveau de Baltimore (abus d’alcool ou de drogue? arrêt cardiaque? victime d’une bande de voyous?). En 1849, à 40 ans à peine, il quitte la scène dans une brume interprétative.

Ressemblance troublante

Si Baudelaire n’est pas le premier à s’intéresser à Poe – il y a déjà plusieurs textes adaptés ou traduits quand il le découvre en 1847 – il va être celui qui lui donnera un rayonnement international. Mais peut-être l’a-t-il également enfermé dans un carcan, une représentation qui est celle que le poète avait alors et dans laquelle il se retrouve lui-même: «Savez-vous pourquoi j’ai si patiemment traduit Poe?, écrit-il en 1864 au journaliste Théophile Thoré. Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant.»

Une interrogation alors: Baudelaire a-t-il fait du Baudelaire en traduisant Poe? Que l’on peut compléter: celui-ci n’est-il un grand écrivain que parce qu’il a été grandement traduit? D’ailleurs, jusqu’assez récemment, certains présentaient ces traductions comme des œuvres appartenant en propre au corpus baudelairien.

Fantastique noir

Dans la préface à leur nouvelle traduction, Christian Garcin et Thierry Gillybœuf offrent une réponse claire: l’auteur du Spleen de Paris a été scrupuleusement fidèle au texte original. Là où certains ne voyaient que l’ombre de Baudelaire, le duo souligne au contraire la justesse de son travail qui met en valeur le génie propre de l’inventeur du récit policier. S’il y a eu «baudelairisation» de Poe, il faut d’abord la chercher dans la sélection des nouvelles traduites, qui dessine le portrait d’un écrivain au fantastique noir, macabre, et dont les préoccupations rejoindraient celles du poète français, mettant de côté les autres facettes de l’Américain. Si «traduire, c’est trahir», choisir ne l’est pas moins.

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Alors que la sélection de Baudelaire était thématique, le duo présente l’intégralité des nouvelles par ordre chronologique, le premier volume couvrant les années 1831 à 1839. Cela permet de les replacer dans leur contexte de production et de rappeler qu’Edgar Poe était un fabuleux bretteur de la plume, un critique pourfendeur et recherché – il se fera de très nombreux ennemis –, qu’il a été journaliste et même rédacteur en chef du Graham’s Magazine à Philadelphie, dans lequel il publia Le double assassinat dans la rue Morgue. Et surtout, l’ouvrage met en évidence un côté plus lumineux du personnage, un attribut souvent oublié: son sens du grotesque et de l’humour. Il aime à jouer avec les mots, allant même jusqu’à modifier des citations latines pour provoquer un effet comique.

Constructions savantes

Dans ses guerres de lettres, il a le verbe aiguisé et les coups portent, même s’ils se sont émoussés avec le temps. Certaines piques ou références sont même assez absconses pour un lecteur d’aujourd’hui. Heureusement, un très imposant appareil critique accompagne chaque texte et leur donne une nouvelle lisibilité. Les histoires sont référencées et placées à l’aune de la vie politique – Poe est un ardent républicain –, littéraire et éditoriale de l’époque. Il n’est pas un sombre rêveur, les problèmes d’argent récurrents et une famille à nourrir forcent à un certain réalisme, il n’est pas plus opiomane qu’ivrogne – il supporte à peine deux verres d’alcool. Comme le soulignent Christian Garcin et Thierry Gillybœuf, ses histoires sont précises, organisées, savamment construites.

Pourtant, moderniser Poe a-t-il un sens? Car, enfin, quoi de mieux pour traduire un auteur du XIXe siècle qu’un autre écrivain de cette même période? Et puis, toucher à Poe, ce n’est pas s’en prendre aussi à Baudelaire? Cette entreprise est à risque. Si le duo relève les qualités indéniables du travail du poète – avec son lot «d’erreurs, de lourdeurs ou bien d’un vieillissement de la langue ou de la façon de traduire» –, il n’y a pas chez eux la volonté de «débaudelériser» Poe, mais de le restituer dans son entier à travers les éléments qui en déterminaient «le sentir, l’agir et le penser». Le portrait qui en ressort est ainsi assez différent de celui qui s’est installé dans la tradition française, et dont la légende noire continue de perdurer malgré plus d’un siècle et demi de dénégation.

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A noter que l’ouvrage comprend toute une série de belles gravures originales signées par Sophie Potié. Edgar Allan Poe est un auteur dont l’actualité ne se dément pas, puisque Benjamin Lacombe, l’un des représentants phares de la nouvelle French touch de l’illustration, propose un nouveau voyage graphique dans le deuxième tome qu’il consacre à l’auteur américain, dans la traduction de Baudelaire.


Un voyage graphique

Le dessinateur Benjamin Lacombe retrouve Poe et… Baudelaire

Edgar Allan Poe est un auteur dont l’actualité ne se dément pas. En plus de l’intégrale des Editions Phébus, Benjamin Lacombe, l’un des représentants phares de la nouvelle French touch de l’illustration, propose de son côté une sélection de nouvelles – dans la traduction de Baudelaire – axées sur la figure masculine et le fantastique. Il nourrit chacune d’entre elles de son propre univers graphique, renouvelant un voyage qu’il avait commencé dans un premier tome qui s’intéressait à la vision de la femme et de la mort chez l’auteur américain. Le classique duo devient alors un trio: Lacombe qui illustre Baudelaire qui traduit Poe, une trinité jubilatoire et macabre.


Edgar Allan Poe, «Nouvelles intégrales, tome 1 (1831-1839)».
Traduction de Christian Garcin et Thierry Gillybœuf, illustrations de Sophie Potié, Phébus, 428 p.

Edgar Allan Poe, «Les contes macabres».
Traduction de Charles Baudelaire, illustrations de Benjamin Lacombe, Soleil, 215 p.

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