C’est le début de l’été, lorsque nous déjeunons; l’orée du mois de juillet, car en août, les éditeurs, comme Caroline Coutau, la nouvelle patronne des Editions Zoé, lisent à l’ombre et se reposent en prévision de la déferlante de la rentrée littéraire. «Je coupe tout et j’en profite pour lire ce dont j’ai envie: cette année Faulkner, bien sûr, L’Interrogatoire de Jacques Chessex (Grasset, 2011) et L’Impudeur de Ghislaine Dunant (Gallimard, 1989).»

Il lui faut prendre des forces, car bientôt ses livres seront en librairie et la course commencera. Six semaines, telle est la durée de vie moyenne d’un livre en rayon, et tel est le temps imparti à l’éditeur pour faire connaître son ouvrage. Les Editions Zoé portent deux livres en cette rentrée: A travers tous les miroirs d’Ursula Priess et La Maison de Sugar Beach d’Helene Cooper. Ce n’est pas énorme – la maison carougeoise publie 25 livres chaque année – mais pour Caroline Coutau, chaque ouvrage est un pari dans lequel elle met son âme d’éditrice et son enthousiasme. La roue tourne vite. Chez Zoé, les parutions d’octobre sont prêtes et, en ce début du mois de juillet, on est déjà en train de finaliser les publications de novembre.

Caroline Coutau arrive, la quarantaine naturellement élégante, la mèche lisse et blonde cendrée qui lui balaie le coin de l’œil, le sourire immense, chaleureux, ouvert: elle fait signe de loin, s’assied avec vivacité. Ce ne sera pas tout à fait une terrasse, pas tout à fait un intérieur, ce jour-là, au café du Marché à Carouge, non loin des bureaux de Zoé… La table jouxte une porte-fenêtre ouverte sur la rue. Il fait chaud mais le ciel est sombre.

Coup d’œil sur la carte. Plat du jour. Un carpaccio de bœuf – été oblige! Sans entrée, décide-t-elle, de sorte qu’un dessert… puisse s’inviter en fin de partie. Sourire. Plaisirs de table. Eau gazeuse. Un petit rosé? Va pour un verre, manière de signifier les beaux jours.

C’est le début de l’été… et Caroline Coutau vient tout juste de s’en apercevoir. «J’étais au bord du lac, dimanche, et je me suis dit tout à coup: mais, oui, c’est l’été! Le soleil! La lumière!» Il faut dire que le travail de ces derniers mois a été intense et neuf pour l’éditrice. En février dernier sa vie a connu une vraie «secousse»; une «belle secousse», un de ces tremblements de vie qui vous propulsent soudain ailleurs, là où on n’imaginait pas, un jour, se retrouver, avoue-t-elle.

En février, en effet, Marlyse Pietri, qui fonda en 1975 les Editions Zoé, a officiellement transmis sa charge à Caroline Coutau, avec laquelle elle travaillait depuis trois ans; elle est sa «fille élective», a dit la directrice sortante lors d’une émouvante cérémonie de passation de pouvoirs en présence des auteurs de la maison, dont Mathias Zschokke (Prix Femina étranger 2009 pour Maurice à la poul e ) et Jean-Marc Lovay ( Tout là-bas avec Capolino, 2009). Marlyse Pietri est demeurée néanmoins très active au sein de la maison et il a fallu, les rôles étant soudain redistribués, inventer un nouveau mode de travail, ce à quoi l’ancienne et la nouvelle directrice se sont attachées avec une même passion, un même désir de continuité, de livres et de littérature.

Pour la nouvelle patronne, les temps de représentation, de prise de contact, de recherche de fonds ont explosé. «Le vrai travail de l’éditeur, la lecture, le travail sur les textes, la correction, je ne veux pas le lâcher», dit-elle. Mais ses nouvelles tâches viennent désormais s’ajouter à ce qui était déjà un travail à plein-temps.

De plus, son arrivée à la tête de Zoé n’a pas manqué de susciter des attentes, pense-t-elle, qui ont notamment contribué à accroître le nombre des manuscrits régulièrement soumis à Zoé. Cinq cents textes environ ont afflué depuis février: «Tous ceux qui pensaient n’avoir aucune chance avec Marlyse Pietri essaient avec moi, sourit Caroline. Mais il est aussi possible que des écrivains nouveaux soient attirés par un nouveau visage. Je cherche des jeunes, confie-t-elle, mais ce n’est pas facile. Par exemple, face à une proposition intéressante mais maladroite, j’hésite: faut-il reprendre un texte, le retravailler pour pouvoir le publier, au risque d’être artificiel, de fabriquer un écrivain?»

Alors que sa première rentrée littéraire se profile, Caroline Coutau pense que la Zoé nouvelle a trouvé une sorte de vitesse de croisière: «Nous nous partageons le travail de représentation, notamment en France, Marlyse et moi», explique-t-elle. Et ce, en jonglant entre les disponibilités de l’ancienne patronne de Zoé et ses propres enfants – deux adolescents de 14 et 17 ans.

Les deux éditrices viennent d’achever, leurs livres de la rentrée sous le bras, une tournée dans les librairies françaises en compagnie d’Olive Senior, une auteure maison qui a publié Eclairs de chaleur, ce printemps. Paris, La Rochelle, Tanger, etc. «Nous y sommes allées à tour de rôle. Faire toute la tournée aurait été formidable, mais hélas impossible pour l’une comme pour l’autre», soupire-t-elle. Caroline Coutau s’est aussi rendue à Paris pour y rencontrer des journalistes littéraires. Et d’expliquer à quel point les contacts en France sont vitaux pour cette maison d’édition romande mais qui, depuis les années 1990, est diffusée chez nos voisins: «Nous sommes sur deux marchés.»

Les auteurs Zoé sont rarement Français. Ils sont Suisses, romands ou alémaniques, Anglo-Saxons du Commonwealth, comme en ­témoigne la collection Ecrits d’ailleurs que Caroline Coutau a revitalisée ces dernières années. Ou alors ils sont des écrivains étrangers confirmés, vivants ou disparus, auteurs célèbres chez eux mais méconnus dans le monde francophone, que Zoé s’est fait une spécialité de traduire dans sa collection Classiques du monde. C’est donc d’un ailleurs, d’une périphérie ouverte au monde que Caroline Coutau s’adresse à ses interlocuteurs francophones.

L’ailleurs, du reste, elle connaît bien. Cette Genevoise a vécu notamment à Madrid et à Jérusalem. Elle a étudié les Lettres à Genève et consacré son travail de mémoire à Bernard-Marie Koltès – déjà la littérature contemporaine! Elle a été critique de danse au Journal de Genève, puis, éditrice chez Labor et Fides avant de rejoindre Zoé.

Ses passions littéraires ont été marquées par ses séjours à l’étranger. Caroline Coutau a dévoré, dans le texte, la littérature espagnole; les auteurs israéliens et arabes. Toujours, les auteurs américains l’ont accompagnée. Elle cite David Foster Wallace, James Frey, mais par-dessus tout Faulkner: «C’est comme une respiration immense. Et en même temps Faulkner fouille au scalpel dans ce qui fait l’humanité de chacun.» Et la littérature suisse? «Je dévore. Je me régale.» Elle qui a lu beaucoup d’écrivains contemporains français, trouve aujourd’hui les Suisses plus soigneux dans leur écriture, plus âpres au travail, moins tape-à-l’œil. «Les auteurs regardent le monde, dit-elle. Ce sont eux les premiers à le voir.»

Ses plaisirs d’éditrice? La lecture, le travail au plus près du texte, mais aussi le jeu: «Il faut être réactif, et souple, lorsqu’on est éditeur. Il faut savoir attendre, aussi.» Et de raconter le coup de poker qui lui permet de publier à la rentrée le livre de la fille de Max Frisch, Ursula Priess, A travers tous les miroirs , roman qu’Ursula Priess consacre à sa relation avec son père.

«Sa publication en allemand avait fait du bruit, raconte Caroline Coutau. Nous avions demandé les droits à l’éditeur Ammann, mais il tardait à répondre. Lorsque la nouvelle de la fermeture de sa maison est tombée, nous avons appris que les auteurs reprenaient leurs droits. J’ai immédiatement appelé Ursula Priess, qui a accepté avec plaisir d’être publiée chez Zoé.» C’est le côté joueur, pari, coup de poker du métier. Chaque livre est un nouveau coup de dés, et la nouvelle Zoé adore les lancer.