A lire plus bas, un entretien avec Olivier Bessard-Banquy, professeur spécialiste de l’édition contemporaine à l’Université de Bordeaux et auteur de «La Fabrique du livre» (Presses Universitaires de Bordeaux), pour qui entre la fin de la maison de Fallois et la nouvelle maison de Joël Dicker, «tout était prévisible».


Certains diront – un peu vite – qu’il n’y a pas de morale dans le monde des livres. La maison Bernard de Fallois, première à parier sur lui et qui a fait le succès de Joël Dicker en 2012 avec son «Affaire Harry Quebert», ne survivra pas au départ de son auteur prodigue, qui a annoncé en mars le lancement de sa propre structure. Ce 12 octobre, l’éditeur a fait savoir qu’il cesserait toutes ses activités au 31 décembre, ainsi que l’a décidé son conseil d’administration.

D’autres diront qu’il y a une logique dans le monde des livres. D’abord, Bernard de Fallois avait affirmé qu’il ne souhaitait pas que sa maison lui survive durablement. Et sa mort en janvier 2018, à l’âge de 91 ans, avait changé la donne pour Joël Dicker, qui avait toujours clamé son attachement à son éditeur, l’homme qui avait eu le coup de foudre pour son livre et lui avait donné sa chance.

Lire aussi: Privées de Joël Dicker, les éditions de Fallois en cessation d’activité

«J’avais le sentiment, depuis quelques années, depuis la disparition de Bernard de Fallois, qu’il allait falloir que je prenne un nouveau chemin, et en même temps j’ai toujours dit qu’après Bernard, il n’y aurait personne d’autre. J’ai donc décidé d’ouvrir ma propre maison d’édition», s’était-il confié en mars à notre consœur Lisbeth Koutchoumoff, une des premières en Suisse à tomber sous le charme et à se laisser emporter par son écriture aventureuse, cinématographique et sans complexe.

Relire: Joël Dicker quitte les Editions de Fallois pour créer sa propre structure

Les Editions de Fallois n’ont jamais été une grosse maison, au contraire, elles avaient été fondées en 1987 par un ancien agrégé de lettres passionné par Proust, passé de l’autre côté du livre en travaillant chez les géants comme Hachette ou aux Presses de la Cité, et qui rêvait d’une maison plus petite, la sienne, indépendante, où il publierait ses coups de cœur et ses amis.

A son catalogue de 800 titres, on trouve de grands auteurs comme Marcel Pagnol, Raymond Aron, Jacqueline de Romilly, Fernand Braudel mais aussi des découvertes contemporaines comme Kate Atkinson, ou Joël Dicker justement. Joël Dicker, qui a fait exploser tous les compteurs du succès, devenu le 5e auteur francophone le plus vendu en 2020 selon Livres Hebdo, et même le plus vendu en 2020 en prenant en compte tous les formats.

Ce n’est probablement pas une coïncidence: «Je vous reviens avec quelques nouvelles», avait annoncé la semaine dernière le fils prodigue des lettres romandes à ses fidèles – 35 000 sur Twitter, et presque 100 000 sur Instagram.

En effet. Tout sourire, l’auteur star a donné plus de détails sur sa nouvelle maison d’édition, la sienne. Elle s’appellera Rosie & Wolfe, des noms de Rosina, la personne qui l’a initié au plaisir de la lecture, et de son grand-père, qui lui a donné le goût d’écrire. Mais aussi R&W comme read and write en anglais, toute la vidéo est d’ailleurs sous-titrée en anglais, tant Joël Dicker est devenu un phénomène mondial. Il s’agira d’une «vraie» maison d’édition, avec une équipe dédiée, et qui éditera romans et essais, promet encore Joël Dicker, généreux dans sa vision de la littérature qui doit être un lien entre les gens. 

A Genève

Depuis quand y pense-t-il? Le Registre des entreprises de Genève et d'autres outils publics font apparaître une société Rosie&Wolfe SA active dans l'édition de livres et au capital de 100 000 francs, inscrite depuis décembre 2018, d'abord sous le nom de Moose Publishing SA jusqu'en septembre 2021, avec une équipe de moins de 10 personnes et Joël Dicker comme administrateur. 

L'écrivain va récupérer ses droits pour sa propre maison, une somme sans doute considérable puisque le Romand a vendu 5,2 millions d’exemplaires. Les Editions de Fallois ont subi un coup mortel avec son départ. C’est le groupe Editis qui devrait distribuer Rosie & Wolfe, selon Livres Hebdo. Difficile pour l’instant de savoir ce qu’il adviendra des autres auteurs édités par de Fallois. Rendez-vous en janvier.


«Tout était prévisible»

 

Trois questions à Olivier Bessard-Banquy, professeur spécialiste de l’édition contemporaine à l’Université de Bordeaux et auteur de «La Fabrique du livre» (Presses Universitaires de Bordeaux)

Un auteur part et tout est dépeuplé, au point de mettre la clé sous la porte. Une maison d'édition qui ferme quand un auteur la quitte, il y a d'autres cas?

Olivier Bessard-Banquy: Je ne crois pas que le cas de la maison de Fallois entre tout à fait dans ce cadre, mais oui, il y a des cas de dépendance lorsqu'une maison est totalement organisée autour d'un auteur dominant. La maison de Bernard Barrault, Barrault éditions, première éditrice de Philippe Djian, l'auteur de «37°2 le matin», a fermé lorsque cet auteur l'a trahie [pour partir chez Gallimard en 1992, NDLR]. Dépendre d'un auteur entraîne des grands huits économiques, des années creuses quand l'auteur n'écrit pas, et des années où tout à coup les chiffres explosent; les éditeurs professionnels essayent d'éviter ce genre de dépendance, par exemple Finitude, qui a publié «En attendant Bojangles», d'Olivier Bourdeaut, s'est organisée pour ne pas en dépendre, on sait qu'il peut être débauché à prix d'or, on ne peut pas investir à tout va avec l'argent d'un auteur star et se trouver démuni lorsqu'il part. Un écrivain qui part c'est aussi le signe d'un manque de vitalité, des difficultés de renouvellement d'un éditeur. Dans le cas de Joël Dicker, tout était prévisible.

Tout était prévisible? Expliquez-vous... 

Ontologiquement, la maison de Fallois était la maison de Bernard de Fallois, elle vivait par ses relations. Je n'ai jamais eu vent qu'il préparait une transmission, qu'il avait le désir qu'elle lui survive. Bernard de Fallois a fait carrière dans des grands groupes d'édition où il s'est fait apprécier par les auteurs, dont certains étaient exploités là où il travaillait, par les familles de leurs héritiers – comme celle de Pagnol. Quand il a quitté les Presses de la Cité, par son professionnalisme il a réussi à les capter, à les arrimer à sa structure. Il a par ailleurs enchaîné les publications d'académiciens conventionnels et reconnus, il a très bien vendu, mais cela ne constitue pas un fonds qui dure. Sa disparition annonçait celle de sa maison. Joël Dicker a très bien compris cela, il me semble plus animé par une logique d'homme d'affaires que par l'écriture à l'ancienne, et il avait déjà montré son désir de rentabilité en devenant son propre VRP, comme l'a thématisé Jérôme Meizoz, dont j'ai lu le livre; je pense que bien avant la disparition de Bernard de Fallois, Joël Dicker réfléchissait déjà à la suite, il n'est même pas impossible que les deux hommes en aient parlé entre eux. Je me demande si «L'énigme de la chambre 622», dans lequel l'auteur rend hommage à son éditeur, n'est pas un moyen de faire passer pour un bel hommage ce qui préfigure en fait un départ ou un abandon. 

Que vont devenir les droits sur les livres de Joël Dicker?

Le droit français prévoit qu'un auteur récupère ses droits si ses titres ne sont plus exploités commercialement. Pour tous les titres qui vivent encore en poche, ce sera aux auteurs de s'arranger par exemple avec leurs éditeurs de poche. Dans le cas de Joël Dicker, ses œuvres sont encore exploitées, par de Fallois, par le Livre de poche, pour moi il n'a pas encore les droits, mais il y a probablement eu des accords à ce sujet. En revanche avec sa nouvelle structure il aura les droits sur ses futures œuvres. On peut rappeler la part de l'auteur dans le prix d'un livre, environ 8% – mais bien sûr c'est variable, et Joël Dicker avait dû renégocier pour avoir plus. Les éditeurs empochent grosso modo 50% du prix d'un livre hors taxe, qui leur sert à payer la part de l'auteur, la fabrication, la promotion, les taxes et impôts et tous les frais courants de la maison. Une fois payés l'auteur et la production, il reste entre 15 et 20%, ce n'est pas beaucoup. Mais selon la quantité de livres vendus, la part des frais de fabrication baisse. Pour moi, Joël Dicker a beaucoup réfléchi à tout cela, depuis longtemps. Il sait très bien où il va et il sait combien il peut gagner en s'auto-éditant. 


Pour aller plus loinJérôme Meizoz: «La marchandisation du livre a gagné»