Les Editions Rencontre, de l'ascension à la chute

En 1970, le club de livres lausannois vendait près de 6 millions de volumes dans toute la francophonie. Né d'une revue littéraire de gauche, il a connu un succès fulgurant et un déclin spectaculaire que retrace l'historien François Vallotton. 

François Vallotton. Les Editions Rencontre. 1950-1971. Avec la contribution de Thierry Cottour. Postface de Pierre Balthasar de Muralt. Ed. d'En bas, 212 p.

On trouve encore chez les bouquinistes les albums de la belle collection L'Atlas des voyages dirigée chez Rencontre par Charles-Henri Favrod (également inventeur de l'encyclopédie sur fiches Edma): Java vue par Clara Malraux, la Sardaigne d'Elio Vittorini, le Japon de Nicolas Bouvier, etc. Et bien des bibliothèques familiales romandes conservent l'une ou l'autre des séries de classiques (Balzac, Hugo, Zola, etc.), produites comme des petits pains par l'entreprise lausannoise. Retracer l'histoire un peu oubliée de l'irrésistible ascension de Rencontre puis de sa chute, en la situant dans son époque, tel est le propos de l'historien François Vallotton. Son étude paraît sous l'égide de la Fondation Mémoire éditoriale, créée en 1997 pour faire connaître l'histoire du livre en Suisse romande.

Rencontre, un des clubs de livres les plus importants de la francophonie (près de 6 millions de volumes vendus en 1970!), est né grâce à la revue du même nom, fondée en 1950 par six jeunes lettreux désireux de faire partager leur conception engagée de la littérature: Henri Debluë, Yves Velan, Jean-Pierre Schlunegger, Michel Dentan, Georges Wagen et Jean Messner. Très vite, ils envisagent la publication d'une collection «vache à lait», pour laquelle ils font appel à Pierre Balthasar de Muralt, docteur en droit et détenteur d'un CFC de typographe, qui vient de racheter l'imprimerie Jaunin: en fait de vache à lait, la nouvelle société coopérative des Editions Rencontre, qui s'est donné pour but de «répandre la beauté par l'édition, la confection, la diffusion et la vente en commun de livres au prix de revient», choisit de publier l'Antigone de l'helléniste lausannois André Bonnard.

Très vite, la revue et les éditions se séparent et Pierre B. de Muralt préside seul aux destinées de l'entreprise. Après la collection La Grèce présente, paraissent 40 volumes de C. F. Ramuz, une série de Grands romans dirigée par Louis Guilloux et une Histoire universelle en trois volumes pour laquelle il lance une première souscription par voie de presse. En 1955, Muralt a l'idée de proposer un abonnement à 12 volumes par an, reliés en cuir synthétique, au prix très bas de 5,70 francs, formule qui devient une des clés de voûte de la diffusion Rencontre. La production décolle: de 1000 abonnés en 1956, on passe à 8000 deux ans plus tard.

1958-1962 marque un grand bond en avant avec le passage de l'artisanat à l'industrie, symbolisé par la construction d'un immeuble au chemin d'Entre-bois. Les 24 volumes de La Comédie humaine de Balzac préfacés par Roland Chollet inaugurent des séries ambitieuses, française ou russe, espagnole, italienne (ces dernières confiées à Georges Haldas), qui font grimper le nombre des abonnés de 30 000 début 1960 à 100 000 en avril 1962. Quant au chiffre d'affaires, il évolue de 550 000 francs en 1958 à plus de 6,7 millions quatre ans plus tard! Pour se démarquer de l'élitiste Guilde du Livre, Rencontre développe des stratégies de vente agressives en recourant à la publicité dans Paris-Match, Constellation ou Le Monde, laquelle sert d'étude de marché grâce aux coupons retournés par les acheteurs.

Rencontre sait créer une identification forte avec son lectorat et, jusqu'en 1968, rien ne semble pouvoir freiner son charismatique directeur. L'entreprise lausannoise, qui emploie 550 personnes en janvier 1968, a de nombreuses filiales à l'étranger où se trouvent neuf dixièmes de ses lecteurs (dont 160 000 en France). Les investissements importants que nécessite son succès poussent en 1963 à la conclusion d'un accord avec le groupe Musexport des frères Josefowitz, leaders de la vente par correspondance de biens culturels: la coopérative devient une société anonyme cotée en Bourse.

Pour lutter contre la concurrence grandissante d'autres clubs du livre, Rencontre choisit la fuite en avant avec l'achat d'une imprimerie à Mulhouse, la reprise de la revue mensuelle Constellation (dont l'histoire est retracée en fin de volume par Thierry Cottour), enfin la diversification dans le domaine audiovisuel, avec une première production qui est un coup de maître puisqu'il s'agit du film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la pitié. Mais cette stratégie coûteuse pèse lourd quand survient la tourmente, avec la paralysie des postes françaises en Mai 68, puis la dévaluation du franc français l'année suivante.

Le trou de trésorerie permet aux frères Josefowitz, à l'automne 1970, de prendre le contrôle de Rencontre, lors d'une assemblée des actionnaires que François Vallotton qualifie de «particulièrement électrique». L'entreprise entre dans une phase de restructuration qui la démantèle peu à peu: l'imprimerie d'Entre-bois est fermée en juillet 1971 et Pierre B. de Muralt finit par démissionner à la fin de 1972. Pour l'historien, qui assortit son étude des principales collections éditées par Rencontre, cette aventure n'est pas loin de préfigurer les transformations les plus récentes du paysage éditorial, dénoncées par André Schiffrin dans son pamphlet L'Edition sans éditeur.

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