Une pluie d’orage printanier. Pas tout à fait le climat londonien, mais presque. On s’imagine sous un parapluie se diriger vers la Royal Academy of Arts pour découvrir la grande exposition du moment. Consacrée aux portraits d’Edouard Manet, elle ne désemplit pas depuis son ouverture fin janvier. Sauf que, ce vendredi soir, nous sommes faubourg du Lac, à Neuchâtel, devant le cinéma Apollo. C’est l’une des deux salles suisses à participer à une soirée exceptionnelle. En France, quelque 70 salles relaient l’événement. Et il s’agit bien de visiter une exposition londonienne depuis son siège de cinéma.

Devant l’Apollo, pas de queue. Si les soirées exceptionnelles en direct du Metropolitan Opera de New York ou du Bolchoï de Moscou font fureur, cette seconde expérience muséale proposée par Pathé Live, après l’exposition Léonard de Vinci l’an dernier, ne remplira qu’à moitié la salle. Aucune déception pourtant de la part de la propriétaire des lieux, Edna Epelbaum, pour qui il n’est pas aussi évident de convaincre un large public de passer une heure et demie devant une sorte de documentaire sur l’art.

En effet, assis dans son fauteuil, pas question de vivre les émotions de la visite réelle. Rien ne remplace la vision d’une œuvre devant soi. Pourtant, l’expérience cinématographique n’en est pas moins agréable. Si les tableaux ne sont pas là, mais seulement leur image, un peu lisse, la foule des visiteurs non plus. Pas question d’entrevoir Zola à sa table de travail ou Le Déjeuner sur l’herbe entre les épaules d’un géant et le chignon d’une élégante. Et la réalisation du documentaire le souligne bien, qui nous offre de longs travellings dans des salles vides et se clôt par un musée débordant de visiteurs.

Mais commençons le film par le début. Même si, ce soir-là, plus d’un visiteur en a manqué le début. Avec une diffusion satellitaire proposée en simultané dans des dizaines de salles, l’heure c’est l’heure. Et à 20h précises, quand apparaît sur l’écran le très classieux et très dynamique présentateur britannique Tim Marlow, un historien de l’art rodé à l’exercice. C’est même une star du genre, avec des émissions de télévision baptisée Great Artists with Tim Marlow, Tim Marlow Meets… ou encore Tim Marlow on… Derrière une partie d’entre elles, on retrouve d’ailleurs le nom de Phil Grabski, également coproducteur et réalisateur de ce film sur l’exposition Manet, primé pour de nombreux documentaires essentiellement sur les beaux-arts et la musique classique.

A 20h ce vendredi soir, Tim Marlow apparaît donc simultanément sur les écrans de quelque 70 cinémas en France, ainsi qu’à Neuchâtel et Bienne. A l’Apollo, on est un peu pris de court. Les lumières ne sont pas éteintes dans la salle et pendant une bonne dizaine de minutes encore des spectateurs en retard chercheront leurs places numérotées. Mais bien sûr, Tim Marlow garde son flegme et son sourire et nous fait pénétrer en visiteurs d’exception dans la Royal Academy of Arts.

En fait, ce que nous allons suivre n’est ni un documentaire tout à fait classique ni simplement une visite d’exposition filmée. Le présentateur se pose devant quelques tableaux choisis pour des discussions animées avec les deux commissaires de l’exposition, fruit d’une collaboration entre le musée londonien et le Toledo Museum of Art, dans l’Ohio. Mais on entend aussi les analyses et les appréciations d’une biographe de Manet, de la comédienne Fiona Shaw (la Petunia Dursley des Harry Potter) ou encore du portraitiste contemporain Tom Phillips. Ni trop simplistes ni trop savants, les discours des uns et des autres composent peu à peu une large vision de la peinture de Manet, de son importance dans l’histoire de l’art.

Ces moments au musée laissent aussi à chaque fois le visiteur contempler l’œuvre en silence, si ce ne sont les notes de Chopin qui accompagnent toute la présentation. La réalisation n’exagère pas l’emploi de zooms et autres recadrages. C’est au spectateur de faire son chemin dans le tableau, de saisir les explications sur sa structure, son rythme, la distribution des personnages…

La visite alterne avec de courtes séquences parisiennes documentant la vie du peintre. On sort de là sans éblouissement, sans doute, mais en ayant l’impression d’avoir passé une soirée en bonne compagnie, entre gens aimables et cultivés, du XIXe siècle et d’aujour­d’hui.

Déjà, d’autres rendez-vous attendent les amateurs. Le 27 juin prochain, le même Tim Marlow sera le guide d’une visite dans la double exposition consacrée à Edvard Munch à Oslo pour le 150e anniversaire de sa naissance. Et cet automne, on retournera à Londres pour une exposition consacrée à Vermeer et la musique.

Ce seront là encore des réalisations dues aux mêmes producteurs britanniques. Mais leur diffuseur, Thierry Fontaine, directeur de Pathé Live, pionnier en France de la distribution de grands événements culturels dans les salles de cinéma, nous l’a annoncé, il a aussi un projet de production en vue. Une collaboration avec la Réunion des Musées nationaux pour l’exposition Hopper n’avait pu aboutir. Mais peut-être Pathé annoncera-t-il un grand événement muséal en cinéma l’hiver prochain. Sans doute Edna Epelbaum le relaiera-t-elle dans son réseau de salles, entre Bienne, Neuchâtel et peut-être La Chaux-de-Fonds. Même si sa priorité reste le 7e art.

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