Exposition

Edouard Morerod, la figure d’abord

Le Musée d’art de Pully réhabilite un peintre vaudois intéressant et un grand voyageur. Entre orientalisme et passion

Edouard Morerod est un peintre oublié, qui aura pourtant voué sa brève carrière – il est mort de la tuberculose en 1919, à l’âge de 40 ans – à l’art, entre les noirceurs et le soleil d’Espagne, et une grande solitude. L’Espagne, et ailleurs: ce natif d’Aigle aura beaucoup voyagé, du nord au sud de l’Europe. De la Russie des tsars, où il est précepteur, et la Norvège, où il rend visite à Ibsen, jusqu’à Saint-Jean-de-Luz en France, où il réalise vers la fin de sa vie de charmants tableautins montrant la plage et ses couleurs, et le Maroc enfin, ses femmes voilées et ses musiciens noirs. Le peintre, en effet, se voue passionnément – presque exclusivement – à la figure, hormis quelques scènes et paysages de montagne.

Ces portraits souvent d’inconnus, souvent aussi de modèles dont il s’éprend (les multiples représentations de Pastora, la belle gitane, qu’il connaît enfant et qui mourra peu avant lui), il y met tant de cœur et de passion que le résultat à la fois séduit, emballe même, et dérange quelque peu, du fait même de cette grande insistance et de ce trait appuyé. A Pully, Morerod est présenté comme un peintre orientaliste, ce qu’il fut, tandis que l’ouvrage qui paraît en parallèle (Ed. Till Schaap/Genoud) offre de l’artiste un panorama plus complet: la période russe et les sujets parisiens, à la manière de Steinlen ou de Daumier, y sont également illustrés. Illustrés: le peintre est d’abord un dessinateur, et il recourt aussi bien au fusain et au pastel, qu’il manie en virtuose, qu’à l’huile.

Illumination espagnole

Cet ami de Marius Borgeaud connaît une véritable illumination à son arrivée en Espagne: «C’est le pays que j’ai découvert un jour, je m’en suis épris et l’on ne m’arrachera pas du cœur la passion que j’ai pour lui, là-bas, je me sens fort et heureux.» L’Andalousie en particulier, plus exotique. Il la connaîtra du dedans, au fil de longs séjours et de déplacements à l’intérieur du pays, et surtout de multiples dessins et peintures, qui font contraster les regards de jais et les ombres, avec la lumière blanche, violente. Le Maroc apparaît comme un prolongement de cette découverte espagnole. On retiendra l’originalité des découpages, ces étoffes crème qui mangent jusqu’aux visages, et écartent tout élément de décor, ou encore cette gouache quasi réduite au noir et blanc, où une femme voilée, taillée dans ses étoffes comme dans du marbre, traverse une rue déserte.

Les plis des voiles qui couvrent l’entier de la personne font l’objet de nombreux dessins et études, qui évoquent des madones ou des religieuses, toutes religions confondues pourrait-on dire. L’important en effet, plus que l’expression des visages, plus que le pittoresque, plus que le souci documentaire, c’est la vérité humaine, et la beauté. A ce titre, les portraits de Pastora, au long visage, aux yeux limpides et aux lèvres curieusement entrouvertes, ou ceux de celle que l’artiste surnomme «la Dame admirable» – il s’agit de la sœur du poète Supervielle – sont éloquents. Effigies tragiques, sans qu’on sache bien d’où vient ce sentiment poignant de tristesse et de tragédie… De la fragilité de cette beauté même, retracée à traits rapides et caressée ensuite longuement au moyen des craies poudreuses et sensuelles? Un tableau tardif, portrait en pied, à l’huile, montrant Pastora dans un manteau noir, le visage marqué, semble un adieu muet et théâtral.


«Edouard Morerod. Entre soleil et solitude». Musée d’art de Pully, jusqu’au 30 juillet. Me-di 14-18h.

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