Une tache de sang intellectuelle

Genre: Roman
Qui ? Juan Gabriel Vásquez
Titre: Les Réputations
Trad. de l’espagnol (Colombie)par Isabelle Gugnon
Chez qui ? Seuil, 188 p.

Pendant qu’il fait cirer ses chaussures, Mallarino croit voir passer le fantôme d’un grand dessinateur de presse des années 1930, suicidé il y a longtemps. Voilà des décennies que les caricatures de Mallarino font et défont les réputations à Bogota. Ce soir, au Teatro Colon, il va recevoir un prix qui sera le couronnement de sa carrière. Dans le pays, il joue le rôle d’«une autorité morale pour la moitié du pays, d’ennemi public numéro un pour l’autre moitié». Aujourd’hui, Mallarino vit à l’écart de la ville qu’il a quittée au début des années 1980, avant même la vague de terrorisme. Là-haut, sans ordinateur, avec les seules ressources de la radio et des journaux, il trouve chaque jour un thème pour son dessin que vient chercher un commissionnaire envoyé par son quotidien. La cérémonie réveille les ombres du passé, elle entraîne des retrouvailles momentanées avec sa femme, et une mise en question radicale que provoque une jeune journaliste venue l’interviewer.

Juan Gabriel Vásquez (Le Bruit des choses qui tombent, 2012) est un bon observateur de la vie politique colombienne, et il sait ménager les coups de théâtre. Une deuxième partie revient sur un incident ancien et sur un dessin de Mallarino qui avait entraîné le suicide d’un député. Un homme peu recommandable, certes, mais la caricature suggérait, sans preuve réelle, des actes pédophiles. La renommée du dessinateur avait profité du scandale, mais il y avait perdu l’estime de sa femme, partie avec sa fille. Depuis, Mallarino, s’il avait lu Lautréamont, aurait eu tout loisir de méditer cette phrase: «Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle.» Aujourd’hui, ce passé le rattrape, par un jeu de circonstances digne d’un polar. Celui qui a humilié court le risque d’être humilié à son tour. Comment Mallarino s’en sortira-t-il? Avec Les Réputations, Vásquez a écrit une fable morale sur les pouvoirs de la presse, le courage et la lâcheté, qui dépasse les frontières de la Colombie.