Tenir son journal est d'abord une activité privée. Il y a même des gens qui, une fois parvenus au terme de leur cahier, se rendent au milieu d'une forêt et le brûlent en grande pompe. D'autres se soucient de le conserver, voire de le transmettre à la postérité. C'est le cas du Genevois Henri Frédéric Amiel, dont les 16 000 pages de notations personnelles appartiennent aujourd'hui au département des manuscrits de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève.

Amiel est désormais connu, et son Journal intime, rédigé entre 1839 et 1881, a été édité intégralement à l'Age d'homme. Mais autour de lui, à son époque et jusqu'à nos jours, nombreux sont les cahiers inédits dont la bibliothèque a hérité. L'une des conservatrices, Danielle Buyssens, a eu l'idée d'en montrer quelques-uns au public, à l'Espace Ami Lullin.

On y rencontre d'abord des figures qui entourent celle d'Amiel: à commencer par les carnets de deux de ses amis, le théologien Charles Heim et le juriste Joseph-Marc Hornung. Et puis, il y a les précurseurs. Au XVIIIe siècle, le mathématicien Le Sage prenait des notes sur des cartes à jouer. Rien de plus saisissant que ces petits paquets aux titres énigmatiques. Quant au philosophe Maine de Biran, sa présence à Genève tient du feuilleton. C'est un peu par hasard que, vers 1845, 15 kilos de manuscrits furent adressés au professeur Ernest Naville, qui en tira la matière d'une première édition d'extraits du Journal de Maine de Biran, parue en 1857. Amiel lut le volume. Vingt-cinq ans plus tard, son amie Fanny Mercier devait se souvenir de cet exemple en préparant à son tour une édition, celle des Fragments d'un journal intime d'Amiel, qui fit la célébrité de leur auteur (1883).

Naguère limité à des cercles restreints, l'intérêt pour les écrits personnels est aujourd'hui croissant. Il touche les historiens, de plus en plus attirés par les secrets de la vie privée. Il touche un public plus large, comme en témoigne le succès de l'Association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique animée par Philippe Lejeune. Une association qui a souhaité, précisément, visiter le département des manuscrits de la Bibliothèque publique de Genève: c'est en liaison avec cette rencontre qu'a été élaborée l'exposition qu'on peut y voir actuellement.

Philippe Lejeune est l'auteur d'un livre intitulé Le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille (1993). Il n'a pas été peu surpris de découvrir, lors de son passage à Genève, une vitrine entière consacrée aux demoiselles. On y rencontre le journal d'Albertine de Saussure, la fille du célèbre naturaliste, mais aussi des pages de Rosalie de Constant, cousine de Benjamin. Autre figure singulière: Amélie Odier, qui rédigea au début du XIXe siècle un récit de voyage en Italie, illustré de charmantes images sur papier gaufré (il a été publié en 1993 aux Editions Passé présent). Amélie avait l'esprit de famille: elle nous a laissé un portrait saisissant de son père, le médecin Louis Odier, et a recopié les pensées de sa tante Jeanne-Andrienne Galiffe, qui lui avait laissé… 8000 feuillets couverts d'une fine écriture sans titres, sans marges et sans dates. Est-ce un journal? un long monologue? une méditation? L'œuvre – vous n'en verrez qu'une liasse de 900 pages… – attend encore son lecteur – ou sa lectrice.

Peut-on exposer des journaux? Il y a deux ans, la Bibliothèque municipale de Lyon (avec la complicité de Philippe Lejeune) avait tenté la gageure, présentant plus de deux cents documents (dont plus de la moitié était d'origine récente). De façon plus modeste, Genève risque à son tour l'aventure, et prouve que le papier, l'écriture, la texture, la particularité d'un cahier, d'un agenda, d'un ensemble de notes peuvent capter l'attention, faire revivre les êtres qui, il y a un siècle ou deux, ont tenu la plume. Cette exposition invite aussi à réfléchir à la transmission de ces écrits. Pour qu'ils nous parviennent, il a fallu toute une chaîne de lecteurs et de lectrices, qui souvent ont copié ou fait copier ces pages. Dans la famille Odier notamment, on assiste à une véritable circulation de textes manuscrits. Dans leur souci de collecter, au présent, ce genre d'écrits, les associations contemporaines qui s'intéressent à l'autobiographie relaient ce souci de préservation et de communication.

Journaux intimes des XVIIIe et XIXe siècles. Autour d'Henri Frédéric Amiel: Espace Ami Lullin, Bibliothèque publique et universitaire, promenade des Bastions, Genève (jusqu'au 31 octobre).

Autour d'Amiel, le Théâtre de Poche à Genève présentera au mois de septembre la pièce de Michel Beretti «Dames et demoiselles autour du professeur Amiel».

Les Archives de la Vie privée, 2 bis, rue de la Tannerie, 1227 Carouge, ont par ailleurs lancé un concours d'autobiographies (délai: 31 août).