Livres

Les effets collatéraux de «Sérotonine»

A quoi se mesure le succès d’un livre? Au-delà des chiffres de ventes, premier marqueur évident, il en est un deuxième, radicalement opposé: une poussée d’irrationnel qui saisit les lecteurs 

Et si en fait, on voulait croire que c’est vrai, ce qu’il y a dans les livres? Continuer à y croire comme au temps de l’enfance, de l’histoire du soir où Babar l’éléphant porte un costume vert et construit des villes pour Céleste? A suivre les effets collatéraux qui entourent le succès de Sérotonine de Michel Houellebecq, on se dit que oui. Car à quoi se mesure le succès d’un livre? Au-delà des chiffres de ventes, premier marqueur évident, il en est un deuxième, radicalement opposé: une poussée d’irrationnel qui saisit les lecteurs, les journalistes, tout le monde en somme (la soussignée y compris), qu’ils aient lu ou non le best-seller. La fiction romanesque n’est plus lue comme telle, elle quitte la page pour entrer dans le réel, avec une force presque décuplée.

Porosité trouble

Evidemment, comme tant d’autres avant lui, Michel Houellebecq joue de cette porosité trouble entre fiction et réalité. Evidemment aussi, la parution de Soumission, son précédent roman, farce politique où un président islamiste arrive au pouvoir sur fond de guérilla urbaine, cette parution donc, le 7 janvier 2015, jour même des attentats de Charlie Hebdo, a flouté pour longtemps la lecture de ses livres. Pythie, Cassandre, prophète, Houellebecq marche au-dessus de la mêlée dans un costume qui n’est pas vert mais qui n’est plus seulement celui de l’écrivain.

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Symptôme le plus frappant (le plus drôle) est la réaction d’élus et de journalistes de la ville de Niort, chef-lieu des Deux-Sèvres, à la parution de Sérotonine. Dans un passage, le protagoniste Florent-Claude Labrouste (difficile de trouver nom plus romanesque, plus houellebecquien, plus clin d’œil au lecteur) déclare: «Niort est l’une des villes les plus laides qu’il m’ait été donné de voir.» Colère du maire, appel au boycott du livre, micro-trottoir d’habitants qui ne savent pas trop quoi dire à des journalistes pénétrés par l’urgence de la polémique.

Humeur du temps

Quoi qu’il en soit, Sérotonine tient la première place des meilleures ventes depuis sa parution et pour longtemps sans doute. Quoi qu’il en soit, cela veut dire que beaucoup de gens poussent la porte des librairies, achètent, et lisent. Rien de tel qu’un roman qui saisit «l’humeur» du temps, le climat d’une époque, comme le décrit Metin Arditi dans son interview à propos de son Dictionnaire amoureux de l’esprit français.

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Sentir les livres qui vont se vendre, ceux qui justement vont parler ou tendre un miroir aux lecteurs, c’est le travail des libraires depuis que les libraires existent. L’historien new-yorkais Robert Darnton a fouillé cinquante ans durant les archives de la Société typographique de Neuchâtel, maison d’édition imposante à la fin du XVIIIe siècle. Dans Un tour de France littéraire, le spécialiste des Lumières redonne vie aux libraires justement, acteurs de l’ombre du monde du livre, à l’affût déjà, en 1778, de ce qui ferait lire. Sensible à cette «littérature vécue», Robert Darnton réveille toute une «Comédie humaine» tombée dans le puits sans fond du temps. A cette aune-là, la sérotonine n’agit plus.

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