Livre

Les effets destructeurs 
de la crise grecque

«Ça va aller, tu vas voir», c’est le titre ironique d’un livre qui dit la peur, l’humiliation, les lâchetés, nées de la pauvreté, dans une langue énergique, emphatique 
sans misérabilisme

Sur le miroir de la salle de bains, «SSORI» est écrit au rouge à lèvres. Cette plaisanterie entre amoureux, Sotìris s’en est servi comme mot d’adieu, et il est parti avec le cochon rose. Huit, neuf cents euros à tout casser, les économies qu’il incitait Ellì à glisser dans l’animal, pièce à pièce. Sotìris a traversé la vie de son amie «comme un soldat conquérant ou comme un immigré pourchassé», et il s’est enfui pour un peu d’argent. «Sorry»: d’autres encore s’excuseront ainsi de leur impuissance au cours des 16 nouvelles qui composent Ça va aller, tu vas voir, recueil publié en Grèce en 2010.

Force littéraire

Elles racontent des fragments de vies minuscules, laminées par la pauvreté, lessivées par l’humiliation, la fatigue, les compromissions quotidiennes. On peut les lire au miroir de la crise actuelle, mais leurs racines plongent plus loin dans l’histoire du pays, la guerre avec la Turquie, les massacres de 1922, la guerre civile en 1949, un arrière-fond de défaites et de frustrations, à peine évoqué mais très présent. Le journaliste Chrìstos Ikonòmou, né en 1970, a donné à ces petits tableaux réalistes une force littéraire qui transcende le quotidien accablant, en créant une langue – nerveuse, contemporaine, imagée, qui allie distance et empathie.

«Ces histoires si sombres devraient susciter en nous un cafard profond. On découvre peu à peu pourtant que leur nuit est sourdement éclairée», écrit le traducteur Michel Volkovitch en postface. Si usantes que soient les situations – chômage, poursuites, expulsions, faillite du système social –, si désespérées, une forme d’affection survit et circule à l’intérieur des couples, des familles, un souci de l’autre, bourru, maladroit, une vieille tendresse, usée par la précarité mais perceptible, un reste de solidarité. Un frère traverse la ville en trombe, en pleine nuit, direction le commissariat pour récupérer le cadet, «petit soldat de plomb», une fois de plus pris dans un coup foireux. Un autre passe la nuit dans la rue à parler aux chats, pour protéger sa sœur des prédateurs et des violeurs. Au tribunal, un vieux père avale des clous, une tentative de suicide pour détourner l’attention du procès de son garçon. Les hommes succombent souvent à la tentation de laisser tomber, de se cacher sous un drap pour attendre la fin du monde, de s’asseoir sur un banc en regardant partir les bateaux ou de fracasser leur voiture contre un mur, complètement bourrés. Les femmes semblent plus enclines à croire que «ça va aller, tu vas voir».

Faire la queue

Mais pour le moment, ça ne va pas, pas du tout. Même le climat est détraqué, menaçant. Pour toucher un salaire de misère, il faut faire la queue tous les quinze jours, et, s’il n’y a pas assez d’argent pour tous, seuls les cinq premiers seront payés. Une mère de famille ne survit pas à un infarctus parce que le quidam qui l’a amenée à l’hôpital ne peut pas payer le dépôt: le temps de négocier, il est trop tard. La faute à personne. Que faire? Lancer une grenade? Manifester dans la rue?
Un type, bouleversé par le sort de son meilleur ami, électrocuté sur un chantier, bricole une pancarte, mais il ne sait pas quoi écrire dessus et balade sous la pluie ses bouts de carton muets: «Voilà, il s’est dit, la manif la plus ratée depuis le début du mouvement ouvrier. Depuis le début du monde.» Il aurait pu copier la phrase de cet Américain licencié qui a saisi une arme et liquidé tous ceux qu’il rencontrait: «Je suis plein d’un vide incroyable.» C’est un lundi de Pâques, comme c’est un Vendredi-Saint qu’un père erre en quête de nourriture pour son petit garçon: plusieurs de ces histoires qu’un fil ténu relie se déroulent pendant ces fêtes si importantes pour les Grecs. Mais aucune résurrection en vue, Dieu est absent.

Ça va aller, tu vas voir: le titre est ironique, bien sûr, mais pas seulement. Ellì, son cochon disparu, lave sa belle salade avec un réel bonheur et, quand elle défaille d’hypoglycémie et de manque d’amour, elle se fabrique un homme en halva, qu’elle dévore avec appétit. Les cigarettes, l’alcool, la télé aident à s’anesthésier, à éloigner les fantômes qui hantent les nuits et les menaces qui pourrissent les jours. On pourrait partir: de tout temps, les Grecs se sont exilés. Un paquet de lettres retrouvé parle de l’Amérique. Un couple, expulsé de sa maison, a décidé de partir pour Kyustendil, en Bulgarie: il y a des emplois dans l’hôtellerie là-bas. «Moi, je dis qu’il faut y aller. Là-bas, ça ne peut pas être pire», s’encouragent-ils, pendant que des voisins démantèlent déjà le mur du jardin, pierre à pierre.

«Petit bout par petit bout, ils me prennent tout», c’est le titre de la dernière nouvelle. Ouvriers, petits bourgeois déclassés à qui restent des bribes de culture et de désirs, envieux des indécentes propriétés qu’ils sont réduits à contempler ou à garder, employés à des travaux qui leur font honte, il leur manque un espoir, une conviction, un projet politique. Dans un entretien (La Cité, avril 2016), Chrìstos Ikonòmou le souligne: «La crise grecque n’est pas économique, elle est existentielle.»

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