Une Castafiore de salon qui chanterait faux? Impossible, personne ne le supporterait… Eh bien si! Ce phénomène a bel et bien existé, aux Etats-Unis: pendant trente ans, Florence Foster Jenkins, une riche héritière de Philadelphie, cassa apparemment les oreilles de son auditoire complaisant avant de succomber à la suite d’une prise de conscience tardive. Au moment où Stephen Frears se prépare à réaliser un biopic de la dame avec Meryl Streep sort Marguerite, de Xavier Giannoli, lequel a préféré s’en inspirer librement, transposant l’histoire en France dans les années 1920. Il a bien fait, son film faisant preuve d’un emballement fictionnel aussi jubilatoire que rare.

C’est à l’occasion d’un concert caritatif au domaine du baron Dumont qu’on découvre le phénomène, en compagnie d’une jeune apprentie cantatrice conviée là et de deux lascars qui se sont introduits en douce. Arrivant comme clou du récital, la maîtresse de maison massacre l’«Air de la reine de la nuit» de La Flûte enchantée sans même s’en rendre compte! C’est qu’elle ne s’entend pas chanter, tandis que sa cour d’obligés, depuis longtemps habitués, s’en accommode lâchement. De son côté, son mari Georges, trop embarrassé, prétexte un énième empêchement. Quant au personnel mené par Madelbos, le majordome dévoué, il ne pipe mot.

Tout bascule néanmoins ce jour-là du fait des deux intrus: un journaliste désabusé qui s’empresse de publier une critique si ironique qu’on pourrait la croire élogieuse et un artiste anarchisant qui juge la performance sublime! Ainsi confortée dans son ignorance, Marguerite s’enhardit jusqu’à accepter de se produire dans un spectacle dadaïste. Puis, après l’inévitable sanction bourgeoise de son faux pas (elle a massacré la Marseillaise), elle conçoit de gratifier un plus large public de son don en s’offrant une soirée à l’Opéra de Paris! Mais encore faudra-t-il s’y préparer, avec l’aide d’un coach exigeant, le grand ténor (sur le déclin et dans le besoin) Atos Pezzini…

Mais quand donc cette pauvre Marguerite va-t-elle découvrir la vérité? Qui osera enfin lui dire qu’elle chante faux? Et surtout, pourra-t-elle y survivre? Bientôt, l’hilarité initiale vire au suspense tandis que le cinéaste transfère subtilement notre sympathie des auditeurs-victimes à Marguerite elle-même. N’est-elle finalement pas la seule personne sincère dans un monde d’hypocrites?

Cinéaste fasciné par le thème de l’imposture, Xavier Giannoli en signe ici, après A l’origine et le malheureux Superstar, une nouvelle brillante variation. Dans un récit nourri de maintes réminiscences cinéphiles (des Marx Brothers à Billy Wilder, de Max Ophüls à Sergio Leone, de Jean Renoir à Tim Burton), il brouille les cartes jusqu’à livrer un film constamment surprenant et jamais univoque. C’est ainsi que Marguerite épouse tout à la fois un mouvement d’émancipation ­féminine et un profond désir d’amour conjugal. Un goût pour l’avant-garde qui secoue le cocotier et un autre pour le classicisme indémodable. Seule la critique d’un ordre bourgeois étouffant et excluant restera nette et sans appel.

Si le cœur de Marguerite est à chercher dans l’éternel conflit entre amour et argent, romantisme et cynisme, son mystère, lui, réside assurément dans le couple formé par Marguerite et Georges. Mariage de pure convenance – elle y a gagné un titre et lui récupéré une fortune envolée – ou bien l’intérêt a-t-il fini par étouffer des sentiments réels? Toujours est-il que la passion pour la musique lyrique de Marguerite est venue combler un vide tant affectif que sexuel, éloignant toujours plus son mari, qui a pris une maîtresse. Giannoli va jusqu’à distiller un doute quant à l’inconscience de son héroïne: et s’il s’agissait d’une stratégie élaborée pour attirer l’attention de Georges et le reconquérir? Dès lors, une sorte de comédie «du remariage» vient se superposer au drame du ridicule de l’héroïne – à moins que ce ne soit le contraire.

Certes, tout n’est pas également heureux dans ce film, qui ne manque à l’évidence ni de style ni de souffle. Ainsi, le partage en cinq chapitres ne s’imposait pas vraiment et le couple secondaire formé par le journaliste et la jeune cantatrice n’a pas assez de poids pour devenir un vrai contrepoint. Quant au grand final, trop forcé, il déçoit un peu. Hésitant à faire pleinement confiance au spectateur, Giannoli souligne parfois plutôt que de suggérer, nous remet à distance plutôt que de nous embarquer en effaçant sa mise en scène. Mais tout cela n’est rien en regard de la richesse de ce qui est proposé. Généreux et passionnant de bout en bout, Marguerite révèle la maturité d’un cinéaste qui sait allier spectacle et intelligence, fantaisie et profondeur, comme peu d’autres.

VVV Marguerite, de Xavier Gian­noli (France, Belgique, Rép. tchèque, 2015), avec Catherine Frot, André Marcon, Michel Fau, Christa Théret, Sylvain Dieuaide, Aubert Fenoy, Denis Mpunga. 2h07.

Une sorte de comédie «du remariage» vient se superposer au drame du ridicule de l’héroïne