«Enfant déjà, j'ai eu de temps à autre l'occasion de visiter un atelier d'artiste avec mon père. Là, à l'abri de la porte close, tout était différent. Dehors, ils me disaient: «Ne fais pas d'histoires!» Mais là, on les racontait, les histoires! Que de mystères! C'était comme l'escalade d'un donjon, une vie dans les airs, aussi secrète que le contenu de ma poche de pantalon. Moi seul pouvais en décider, cela ne concernait personne. Personne ne pouvait s'en mêler. Je travaillais pour ma poche et le monde tournait rond.

»Les effluves de térébenthine remplissaient l'espace et me grisaient, mais à l'époque je ne comprenais pas pourquoi. Ce qui me plaisait le plus, c'était le désordre qui y régnait, bien que je ne l'aie pas alors ressenti comme tel, car l'artiste se saisissait du bon pinceau et de la couleur désirée avec assurance, comme dans un rêve. Il retrouvait immédiatement le croquis que lui demandait mon père, mais aussi le livre rempli d'images censées illustrer ce dont on parlait. Cela, de nouveau, n'était pas aussi intéressant pour moi, le petit, que la couverture de l'ouvrage maculée de peinture à l'huile pour avoir été tant de fois saisie. Le fourneau odorant de la pipe était lui aussi entièrement coloré et mon père m'a raconté plus tard que notre artiste fumait une Dunhill, une pipe anglaise parmi les plus chères.

»Autrefois, on peignait et, quoi qu'on en dise, aujourd'hui on peint encore. L'atelier, le chantier de l'artiste, a changé au même rythme que le monde, quittant le sentier de la révolution industrielle pour emprunter celui de la révolution technologique. Ces deux derniers siècles, les plus belles mutations de ce monde mystérieux ont été réalisées par des artistes comme Courbet, Vallotton et Broodthaers.»