Filiation

Eiji Mihara: «Je suis prêt à tout sacrifier pour le Béjart Ballet Lausanne»

Saint pour les uns, larbin pour les autres, Eiji Mihara a été reconnu «fils adoptif» du maître par le Tribunal fédéral. Il raconte une vie passée dans l’ombre du créateur et dévoile ses intentions

Des vestiges du jour à la lumière. Eiji Mihara, 53 ans, n’y échappera pas. Au théâtre de la rumeur et à ses coups. Depuis que le Tribunal fédéral a reconnu jeudi 13 juin l’adoption posthume d’Eiji Mihara par Maurice Béjart, le monde spécule sur l’héritier fantôme. Et scénarise cet incroyable destin avec une bienveillance modérée. Qui est cet Eiji Mihara, qui a vécu pendant vingt-cinq ans dans le même appartement que le chorégraphe, à Bruxelles d’abord, à Lausanne dès 1987; qui a veillé sur l’ordonnance de ses repas, ses emplettes, son emploi du temps, ses chats; qui l’a poussé dans son fauteuil, quand le chorégraphe voulait encore se rendre au studio, malgré ses jambes qui ne le portaient plus?

Des langues ont claqué: «Eiji Mihara? Un larbin assoiffé d’argent qui veut encaisser les royalties de son protecteur.» D’autres ont corrigé: «Un garçon dévoué, qui a consacré son existence à Maurice et qui a espéré que cet acte d’amour soit reconnu, justice lui a été rendue enfin.»

Mais qui êtes-vous, Monsieur Berger fils – puisque c’est ainsi qu’il faut vous appeler, désormais? Un nouvel homme, parole de juges fédéraux, n’en déplaise au Tribunal cantonal qui en janvier a rejeté cette demande. Mais encore, qu’allez-vous faire maintenant? Au Lausanne Palace, hier matin, ce sont ces questions qui brûlent les lèvres. L’entretien est organisé comme un petit céré­monial, sous l’égide de Maître Jean-David Pelot, le défenseur d’Eiji. Un salon baigné par les néons – tiens, on dirait une salle de tribunal – sert de confessionnal.

Ce qui touche d’abord, c’est l’élégance mélancolique d’Eiji, assis en bout de table. Il évoque son français que Maurice ne corrigeait pas. Il faut dire qu’il est aujourd’hui quasi parfait. Vous rappelez-vous la première rencontre? Bien sûr qu’il se souvient de ce jour d’octobre 1982. Bien sûr qu’il revoit la maigreur de ses 22 ans, son désir de faire du théâtre, ses hésitations quand même. Et s’il optait pour le droit, plutôt? Mais en face de lui, il y a cet Européen aux yeux perçants. Un géant de la scène, apprend-il, qui a le Japon dans le sang. Sa compagnie, le Ballet du XXe siècle – basé à Bruxelles – fait fondre les foules tokyoïtes, les demoiselles en particulier qui s’échancrent devant l’idole Jorge Donn.

Maurice Béjart est content du jeune Eiji. C’est ça qu’il veut lui dire ce jour d’octobre 1982. Il s’est montré parfait en interprète. Pourquoi ne pas poursuivre en Europe quelques mois? Le chorégraphe a des projets en cascade, Eiji pourrait apprendre à son contact. Ils ne le savent pas, mais les voilà liés, comme le yin et le yang. Ont-ils été amoureux? Jamais, répond Eiji. «J’ai toujours eu une immense admiration pour Maurice, un sentiment d’amour, évidemment, mais nous n’étions pas amants.» La dépendance sera d’un autre ordre, intime, mais distant. Eiji: «Il avait besoin de quelqu’un qui s’occupe de lui, de sa maison. Son demi-frère avait joué ce rôle, mais il est mort au mois d’août 1982. Maurice m’a demandé si je savais cuisiner japonais et si j’étais d’accord d’entrer à son service. Je ne cuisinais pas très bien, mais j’ai appris. Et voilà.»

Désormais, Eiji partage le même étage que Maurice Béjart, rue de la Fourche à Bruxelles, à quelques foulées de l’Opéra de la Monnaie; mais ils se disent «vous», ce «vous» qui sera toujours leur frontière. L’artiste loue deux appartements de 250 mètres carrés, Eiji en occupe un. D’un palier à l’autre, les chats du patron musardent. Des étages du dessous, le piano monte: les danseurs répètent. Bohème, va. Est-il question d’adoption, alors? Un ange passe sous les néons du Lausanne Palace. «La première fois, c’était en 1984, raconte Eiji. Nous étions à Tokyo, mes parents biologiques, Maurice et moi. J’avais quitté l’université depuis deux ans, mais mes parents payaient encore l’écolage. Je leur ai dit que je me formerais auprès de Maurice Béjart. Ma mère lui a demandé alors: «Etes-vous prêt à adopter Eiji?» Il a répondu oui.»

L’histoire ici devient roman. Peu après, raconte toujours Eiji, Béjart décide de monter Cinq Nô modernes de Yukio Mishima. Il engage son assistant pour jouer. Son rôle? Celui d’un fils déchiré, mais oui, entre ses parents naturels et ses parents adoptifs. En 1987, Maurice Béjart se fâche avec Bruxelles et cède aux appels du pied lausannois. Le Ballet du XXe siècle a vécu, place au Béjart Ballet Lausanne. Eiji est chargé de trouver un nouveau toit à Lausanne. C’est chose faite, place de la Riponne. Ils emménagent ensemble, futons séparés, évidemment. Parlent-ils encore d’adoption? Le sujet aurait resurgi au début des années 2000, raconte Eiji. Maurice Béjart sent le poids des blessures passées – le tribut du danseur qu’il a été et de la vie. Il pense à sa succession, rédige des testaments aussitôt faits, aussitôt oubliés. Avec une constante: «Qu’Eiji ne soit pas oublié», assure Maître Jean-David Pelot.

A qui transmettre l’héritage, Boléro, Le Sacre du printemps, Messe pour le temps présent, ces hits qui font gronder les salles? Le créateur hésite. Il pourrait désigner un héritier – mais quelle assurance pour l’avenir? Ou alors donner ses pièces aux danseurs pour lesquels il les a créées. Il opte pour la création de deux fondations: l’une est créée à Genève en 1999; l’autre à Lausanne en février 2007. Ce sont elles qui géreront le patrimoine et les revenus des droits. Le testament est formel. Et Eiji? En cet hiver 2007, Maurice Béjart s’inquiète et exige qu’une procédure de demande en adoption soit lancée, souligne Maître Jean-David Pelot. Il faut constituer un dossier, faire venir du Japon des pièces. Au seuil de l’automne, une demande est adressée auprès du juge de paix. Il n’est pas compétent. Il faut tout reprendre. Maurice Béjart, lui, est au plus mal. Le 22 novembre, jour de sa mort, le dossier est envoyé auprès du service de l’Etat civil, cette fois, du canton de Vaud. In extremis. Etrange course où la naissance d’un fils se joue sur fond de linceul.

Mais quelles sont vos intentions, Eiji Berger? «Je viens de jouer dans un film de Ron Howard; je travaille avec John Mal­kovich. Mais je suis prêt à tout abandonner pour me consacrer à l’œuvre de Béjart. Je veux assurer un avenir au BBL, à l’Ecole-Atelier Rudra-Béjart. Je suis convaincu que la compagnie pourrait tourner aux Etats-Unis où elle n’est plus allée depuis très longtemps.» L’argent? Secondaire, jure l’héritier. «Les gens imaginent des choses. Mais, vous, vous trouvez que j’ai la tête du diable?»

Non. Plutôt celle d’un enfant digne et triste à la fois. Il parle de Maurice et de son acharnement au travail, de sa solitude de monarque assailli par les courtisans. On devine les haines autour du trône. «Je ne cache pas que j’ai été son souffre-douleur», glisse-t-il tout d’un coup. Ce capital de silence, qui est son don à lui, il entend le faire fructifier. Au nom d’une idée de la filiation.

«Je suis prêt à tout abandonner pour me consacrer à l’œuvre. Je veux assurer un avenir au BBL, à l’Ecole-Atelier Rudra-Béjart»

Publicité