Lyrique

«Einstein on the Beach» réenchanté à Genève

L’opéra de Philip Glass et Robert Wilson change radicalement d’univers avec Daniele Finzi Pasca. Un rêve éveillé ouvre avec succès la première saison d’Aviel Cahn

Ce n’est pas tous les jours qu’un directeur d’opéra saute sur une chaise, micro en main, pour saluer les équipes et les artistes de son spectacle. Aviel Cahn, veste blanche et pantalon noir satinés, avait les yeux et la voix qui pétillaient à l’issue de la production inaugurale de son règne. Les quatre heures d’Einstein on the Beach ont glissé comme un rêve. Et le public a joué le jeu.

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«On a pris un grand risque, sans savoir comment les spectateurs réagiraient. Je constate avec joie que les Genevois sont curieux et intelligents, comme je l’avais parié.» On note, de notre côté, que le défi en valait la peine. Malgré les quelques réticences de ceux qui ne goûtent pas le mélange des genres ou l’esthétique circassienne, onirique et un peu kitsch parfois, de Daniele Finzi Pasca.

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Cassé les codes

Le grand mérite de la nouvelle production du poète tessinois et de sa troupe est d’avoir à son tour cassé les codes d’un ouvrage ayant révolutionné le genre lyrique en son temps. Phil Glass, Bob Wilson et Lucinda Childs avaient lancé un pavé dans la mare opératique à Avignon en 1976. Leur immense Einstein on the Beach, austère, architecturé à l’extrême et millimétriquement organisé dans une esthétique épurée jusqu’à la trame, ne faisait aucune concession aux débordements et aux conventions du genre.

Musique minimale et répétitive, pas d’histoire ni de personnages incarnés, textes «aux limites de l’absurde» ou chiffrés, notes épelées, cinq heures d’un spectacle où le public est invité à entrer et sortir à sa guise: l’objet, s’il a fasciné les aficionados de la déconstruction, aura agacé plus d’un lyricomane féru.

Un classique intouchable

Avec la relecture de Daniele Finzi Pasca, on se trouve à Genève, quarante ans plus tard, dans un cas de figure similaire aux réactions de l’époque. Einstein on the Beach étant devenu un classique quasi intouchable, le bousculer engendre des sentiments contrastés. Voilà que l’œuvre, réservée à une certaine élite intellectuelle, devient tout à coup populaire.

La magie des jeux de lumières, les transparences, projections spectaculaires, ombres chinoises, chorégraphies et mouvements incessants, envolées d’objets et d’êtres sillonnant l’espace scénique, composent au Grand Théâtre un univers visuel foisonnant.

On connaît le monde aérien de Finzi Pasca et de sa compagnie. Leurs trucs ou leurs tics parfois, aussi. Comme ceux de Bob Wilson dans ce tout ce qu’il aborde. La féerie opère là, de la même façon.

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Faim de musique

Il n’y a qu’à observer le public. La majorité de ceux qui quittent la salle reviennent, après une pause inaccoutumée, sans crainte de déranger. Et ceux qui restent, transportés par le merveilleux et entraînés dans une autre dimension, ne bronchent pas. Un autre rapport au spectacle se noue.

Comment ne pas être touché par cette dame de 81 ans qui sort manger, des étoiles dans les yeux, parce que cette musique et cette mise en scène «lui donnent faim» et la «rajeunissent», et qui a hâte de retrouver Einstein? Cet appétit, la grande majorité des spectateurs l’aura partagé, à plus d’un titre.

D’abord, la musique. L’impressionnante performance des musiciens, chanteurs et choristes de la HEM a rendu tout son suc hypnotique à la partition de Philip Glass, sous la direction imperturbable et claire de Titus Engel. La transe s’est installée tranquillement en fosse, avec cette sorte de «groove» salué par Aviel Cahn, qui permet de décoller et de planer sans résistance.

Une mécanique ondulatoire

Le chœur et les instrumentistes libèrent une belle fraîcheur de ton et des couleurs vertes sur une technique précise. Sans ciller, quatre heures durant, le mouvement musical ne fléchit à aucun moment. Mécanique et ondulatoire, il se déploie jusqu’au paroxysme sonore porté par les claviers (Benjamin Delpouve, Yann Kerninon et Louise Moulinier), saxophones (Guillaume Delange et Andres Castellani), clarinette basse (Bruna Moreira), flûtes et piccolos (Marie Gaillard, Ana Barbosa-Baganha et Jonadabe De Jesus Batista) ou violons de Madoka Sakitsu et Alexandra Conunova. Tous méritent d’être cités, avec l’ensemble vocal, pour leur engagement et leur précision.

Sur le plateau, c’est une fête incessante de projections vidéo (Roberto Vitalini) entre nuages, eau, fumées, plongée dans l’infini scientifique ou envol vers le mystère de la vie. Si les images et les notes semblent parfois se dissocier et se distendre, si le style prolifique des unes peut quelquefois perturber l’organisation intime très fine et délicate de l’autre, leur rencontre produit un effet aussi éblouissant que touchant. A l’image de cette bibliothèque d’Einstein montant vers le ciel, de ces bicyclettes volantes et scènes balnéaires aux échos d’enfance, ou naïade aux ondoiements rouges évoluant dans un aquarium illuminé.

Faire danser «Einstein»

Faire pareillement danser Einstein on the Beach tient de l’enchantement. Comme seuls les grands rêveurs en sont capables. L’imaginaire de Daniele Finzi Pasca peut tout. A l’instar de l’enfantin Einstein en somme, qui déclarait: «Je suis suffisamment artiste pour me servir librement de mon imagination… Les connaissances sont limitées. L’imagination, elle, peut entourer le monde entier.»


Grand Théâtre de Genève les 13, 14, 15, 17 et 18 septembre à 19h. Rens. 022 322 50 50, www.geneveopera.ch

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