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La longue marche des réfugiés.
© Patrick Mohr

Scènes

Eldorado, les réfugiés en tournée

En septembre dernier, Patrick Mohr a signé une adaptation réussie du récit de Laurent Gaudé. Depuis avril, la troupe mêlant pros et migrants a repris la route. A voir au Théâtre du Loup, jusqu’au 6 juin

C’est une belle aventure pour un sujet très dur. Eldorado, récit déchirant d’une migration croisée écrit en 2006 par Laurent Gaudé, a non seulement connu une adaptation scénique réussie au Théâtre du Loup, à Genève, en septembre dernier: quarante personnes, des professionnels, des amateurs et des réfugiés, réunis sur l’embarcation poétique de Patrick Mohr, capitaine habitué à ce type de traversées. Depuis avril, cette production vit en plus les turbulences d’une reprise et d’une tournée, pour un total de 54 représentations. Spectaculaire, compte tenu du nombre et du profil des protagonistes. Sous le soleil de ce printemps un peu fou, devant le Théâtre du Loup où le spectacle se rejoue, Patrick Mohr raconte la fièvre de cette entreprise et l’émotion du public.

Lors de la création: Patrick Mohr raconte le temps long de la migration

Vevey, Neuchâtel, Bulle, Mézières et Porrentruy. Faire la route avec un spectacle qui parle de la route, la chose paraît logique. Mais il y a tournée et tournée. Celle d’Eldorado a exigé beaucoup de bricolage et de débrouillardise. «On s’est déplacés dans des voitures privées, on a logé les uns chez les autres, le budget est serré, explique Patrick Mohr. Cette tournée renforce notre solidarité.» Ce n’est pas une surprise. Déjà lors de sa création, Eldorado frappait par sa cohésion, son harmonie. C’est que Patrick Mohr a bâti ce spectacle avec des migrants du Centre genevois de la Roseraie à qui il donne, en compagnie d’autres artistes du projet, un atelier théâtre tous les jeudis soir, depuis près de 2 ans. «J’ai suivi les traces de Peter Brook. D’abord un travail sur le corps, la présence, le mouvement. Ensuite, une initiation à l’écoute, l’art choral, la compréhension profonde des situations. J’ai beaucoup insisté sur cette idée de collectivité.»

Les passagers deviennent des algues

Résultat, une pièce où on sent le temps long du déplacement, les heures interminables de bateau, de camion et de marche. Et où on sent aussi la force du groupe. A la création, le public a aimé, beaucoup, ainsi que de nombreux directeurs et professionnels, touchés par cette manière transposée de parler de l’horreur. Cette scène du bébé mort, par exemple. Embarqués sur un bateau qui dérive, les réfugiés perdent leur force, puis peu à peu la vie. C’est le cas d’un bébé que sa mère ne veut pas lâcher. Alors les hommes s’en saisissent et le passent par-dessus bord, pour éviter les épidémies. «A ce moment, plutôt que mimer le geste crûment, je fais en sorte que les passagers glissent hors du bateau et deviennent des algues qui figurent les fonds marins que rejoint l’enfant. C’est une façon plus poétique de raconter le pire», détaille le metteur en scène.

Y a-t-il des changements entre la création et la reprise? «Oui, répond Patrick Mohr, nous avons supprimé le chœur des femmes d’ici qui racontaient l’immigration du point de vue local.» Ah, bon? Pourtant, ce contrepoint était intéressant et permettait de rappeler l’époque, à la fin du XIXe-début du XXe siècle, où les Suisses devaient eux-mêmes émigrer. «C’est vrai, mais beaucoup de spectateurs ont trouvé que ces interventions coupaient trop le fil du récit.» Sinon, fait remarquable, la totalité des 18 comédiens et musiciens professionnels ont pu être disponibles pour la reprise. Quant au chœur de migrants amateurs, dix sont restés, douze nouveaux se sont ajoutés. Les nationalités de Moussa, Nyah, Persida, Fe, Selam, Amaniel, etc.? «Ils viennent du Brésil, de l’Erythrée, de la Turquie, de la Colombie, du Pérou, de Cuba, du Mali, de l’Espagne et du Kosovo. A un moment du spectacle, certains racontent comment ils sont arrivés en Suisse, le trajet, parfois, redoutable qu’ils ont dû accomplir.»

Des planches pour tout bateau!

Un exemple? Un jeune Malien, resté cinq ans sur les routes. Qui a vécu cet épisode incroyable: lorsqu’il est arrivé au Maroc et qu’il a cherché le bateau pour traverser la Méditerranée, les passeurs à qui il avait payé 2500 euros ont montré un tas de planches en disant aux migrants: «Voilà votre bateau, à vous de le construire. Et si vous êtes encore là dans une semaine, nous vous dénoncerons aux autorités.» Tant de cynisme fait mal.

Le public, d’ailleurs, qui était déjà sensible lors de la création, est chaviré lors de la tournée, observe Patrick Mohr. «A Bulle, les gens n’arrêtaient pas d’applaudir, debout. Et au Passage, à Neuchâtel, des requérants d’asile sont venus voir le spectacle et ont débattu du projet. Bouleversant. Quant aux ados des scolaires, ils sont un peu distants au début, mais à la fin, ils sont complètement pris par le sujet.» Les scolaires? A la fin des 14 représentations destinées aux élèves, 3800 adolescents auront vu le spectacle. Une belle façon, sensible et épique, de donner un visage à la thématique des réfugiés.


Eldorado, jusqu’au 6 juin. Théâtre du Loup. Genève

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