Cinéma

«Eldorado»: sur la route des damnés de la terre

Des flots agités de la Méditerranée à la Suisse repliée sur son opulence, Markus Imhoof va à la rencontre des migrants dans un film poignant qui mêle tragédies collective et intime

Une palpitation de la mer au soleil couchant, un miroitement doré… Ce mirage fait penser à la fièvre de l’or qui lançait les conquistadores vers d’hypothétiques cités tropicales. Or ce reflet métallique jaune, c’est un gros plan sur une couverture isothermique. Ivres d’un rêve de sécurité physique et matérielle, les désespérés qui se risquent à traverser la Méditerranée en quête de l’Eldorado européen n’ont gagné que cette cape d’infortune… Le plan d’ouverture d’Eldorado porte la marque d’un grand cinéaste, humaniste et plasticien: Markus Imhoof.

L’immigration, premier sujet d’inspiration du cinéma documentaire contemporain, est une réalité qui hante Markus Imhoof depuis longtemps. En 1981, il réalisait La Barque est pleine (Das Boot ist voll) qui aborde le sujet brûlant de la politique suisse à l’égard des réfugiés juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, il remarque avec tristesse que la situation n’a guère évolué. Les personnes persécutées ne sont toujours pas les bienvenues: «Toutes les votations en Europe, et même en Amérique, se jouent sur le dos des réfugiés. On ne parle que des chiffres, pas d’êtres humains.»

Barque pleine

Alors, à 77 ans, le cinéaste a repris les armes. Par l’intermédiaire de l’ambassadeur de Suisse à Athènes, il rencontre un responsable de Frontex au Pirée. Il est autorisé à embarquer sur un bateau de l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures. Cette expérience violente l’ébranle. A Samos, une île à 1500 m de la Turquie, par une nuit venteuse, un bateau de réfugiés sombre et 23 personnes se noient… «Je me sentais quasiment coupable», dit Markus Imhoof. Comme il parle l’italien mais pas le grec, il se tourne vers la marine italienne, et participe à l’avant-dernière opération de Mare Nostrum.

Il assiste à plusieurs sauvetages et aussi à un début d’émeute, qu’il n’a pas eu le droit de filmer. «La barque était vraiment pleine. Comme il n’y avait plus de place à l’intérieur du bateau, il a fallu entasser des réfugiés sur le pont, battu par la tempête. L’injustice de la situation a soulevé la colère, 300 marins ont dû raisonner 1800 migrants…» Face à la détresse, à la peur de l’engloutissement, le devoir du cinéaste est de «faire voir ce qui se passe, sans étaler la misère». Pendant le tournage, «on doit essayer de ne pas tomber à l’eau. L’adrénaline joue son rôle. On ne doit pas gêner les sauveteurs dans leur travail.»

L’ombre de Giovanna

Ayant touché terre, Markus Imhoof poursuit la route qui mène d’Afrique à la Suisse, fait halte dans un camp d’internement, puis se risque dans un taudis où se terrent ceux à qui l’asile a été refusé. Tombés aux mains de la mafia italienne, ces désespérés cueillent les tomates et envoient leur salaire de misère au pays, où leurs familles achètent des tomates en boîte… Ainsi marche la machine. La caméra n’est pas la bienvenue dans ces zones de non-droit. Le courage du cinéaste impressionne. Il minimise: c’est la curiosité qui le soutient, qui le pousse en avant, qui va l’emmener bientôt en Israël et en Palestine.

Dans l’opulente Suisse alémanique, il dialogue avec Rahel, qui travaille dans un EMS. Elle est renvoyée dans son pays tandis qu’on met au point des robots de compagnie pour les personnes âgées. «Quand je serai vieux, j’aimerais mieux être soigné par Rahel que par un robot», observe Markus Imhoof.

Contrairement au récent Human Flow, d’Ai Weiwei, qui pratique une forme de tourisme migratoire, courant les points chauds de la planète où saignent les frontières, Eldorado creuse un sillon empreint de dignité et intègre une dimension personnelle qui achève de le rendre bouleversant. Dans les années 1940, la famille Imhoof a accueilli à deux reprises une petite Italienne, Giovanna. Auprès d’elle, le petit Markus a compris la différence entre le Moi et l’autre. Elle est décédée après être rentrée à Milan.

Lors de la préparation du film, Markus Imhoof a mentionné Giovanna et n’a pu retenir ses larmes. «Les producteurs et les gens de l’équipe étaient stupéfaits: le réalisateur pleure! Ils m’ont dit: «Ose raconter cette histoire qui est la base de tout.» Giovanna traverse le film comme un ange, un fantôme, une muse. Le réalisateur l’invoque à travers les trois photos qu’il a d’elle, des lettres, les magnifiques dessins qu’il faisait enfant et une poupée que Giovanna lui a léguée. «Elle est ma Béatrice de Dante qui m’appelle par-delà l’enfer», sourit-il. Le film est comme une course de relais, qui commence avec Giovanna, se poursuit sur un bateau, dans un camp de réfugiés… «Ce n’est pas le même personnage, mais la même histoire.»

Vérité des gens

Avec Das Boot ist voll, Der Berg ou Flammen in Paradies, Markus Imhoof a signé de magnifiques fictions. A l’école de cinéma, il détestait l’idée du documentaire. Après avoir fait trois jours de prison militaire, il a toutefois décidé de souscrire au genre pour répondre à la question «L’enfermement rend-il meilleur?» Le visage des prisonniers ayant été flouté, mais pas celui des gardiens, le film est interdit. Lui tire fierté d’une note sur sa fiche des services secrets helvétiques: «Sartre, Jean-Paul, citoyen français, s’intéresse au film de Markus Imhoof.» Il rit: «Ça prouvait que j’étais dangereux…»


Aujourd’hui, il apprécie autant la fiction que le documentaire. «J’aime les acteurs. C’est presque une forme d’érotisme de voir quelqu’un devenir ce qu’on a écrit.» Il souligne l’importance d’avoir un point de vue documentaire dans la fiction. Après avoir passé presque cinq ans à peiner sur un scénario, il a tourné More Than Honey, ce documentaire capital sur la disparition des abeilles. «Les abeilles sont venues, j’ai été sauvé par la réalité. Faire Eldorado sous forme de fiction me semblerait obscène. Je suis tellement touché par la vérité de ces gens…»


Eldorado, de Markus Imhoof (Suisse, Allemagne, 2018), 1h32

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