C'est une époque rêvée, où Chicago, la ville du blues, enfante dans ses ghettos noirs une musique squelettique, synthétique et outrageusement sexuelle qu'elle baptise house music. House pour dire que cette pulsation est bricolée maison, house pour signifier sa part communautaire. Car, au début des années 80, les danseurs font la loi et les DJ sont encore acculés dans les recoins sombres des clubs du Chicago black underground.

Rencontré dans son studio au cœur de la ville, le DJ et producteur Paul Johnson se souvient de ces nuits où, préadolescent, il distribuait les tracts des soirées pour gagner le sésame des scènes nocturnes. Le hip-hop était partout, le disco se muait progressivement en une musique minimale, et les DJ s'apprêtaient à détrôner les danseurs dans le cœur des noctambules.

La suite est une chaîne d'événements qui sort la house music du ghetto. En 1984, Chicago accueille dans sa nuit les fêtards de Detroit et de New York. Les bandes contenant une house primitive voyagent et, lentement, cette émulsion synthétique va s'inscrire dans les programmes radio, se diffuser dans d'autres clubs, d'autres villes. Jusqu'aux portes de l'Angleterre qui, à la fin des années 80, en fait la bande originale de son premier summer of love.

Prisonnier d'une chaise roulante depuis qu'une balle perdue l'a privé de l'usage de ses jambes, Paul Johnson aime à égrener chaque étape de cette histoire. Ses yeux se perdent dans le vide à l'évocation d'un passé proche où l'underground n'était pas une appellation commerciale mais un secret précieusement gardé. Un âge où Chicago disait l'esprit vivant de sa communauté noire et transcendait les clivages par la danse.

Mais de tout cela, il n'y a plus de traces. Alors il faut rouler jusqu'à parvenir sur la rive ouest du lac Michigan. On suit les panneaux menant aux portes de la plus incroyable banqueroute économique de l'histoire américaine. On pénètre à Detroit en quittant le Eight Mile Road, le périphérique qui encercle le centre-ville de Motor City. Un lieu inhospitalier. Dans les années 80, les Blancs, effrayés par le début de la crise économique et la montée de la criminalité, ont déserté ces quartiers et sont allés trouver refuge dans des banlieues surprotégées. Qu'est devenu downtown Detroit après la débâcle? Une ville fantôme, un espace n'offrant qu'une succession de buildings abandonnés.

On cherche des traces du passé glorieux de la ville dans ces immenses avenues qui s'étirent à l'infini. Mais, la nuit venue, on n'aperçoit que les silhouettes des junkies cachés derrière les portes des crack houses, des maisons insalubres abandonnées entre des chapelles baptistes désaffectées et des liquor stores sertis de barbelés.

Difficile de croire que Detroit fut la cité qui incarna l'idéal de compétition de l'Amérique, que l'écurie Motown a prospéré ici, que dans les années 50 l'Amérique noire trouvait en Motor City un synonyme de plein emploi. Tout cela s'est évanoui et aucune autre ville ne dit mieux que Detroit la face sombre de l'identité américaine. Pourtant, malgré le désastre, un espoir demeure: la techno, dernière créature musicale, que la ville incarne mieux que nulle autre. Avec cette devise de drame et d'espérance qui reprend à son compte la devise d'une ville ruinée: «Nous sommes nés de cendres mais nous avons foi en un futur meilleur.»

Avec cette chronique née d'une collaboration avec l'émission «Radio Paradiso» de RSR-La Première se clôt le carnet de route que «Le Temps» a livré depuis le 2 novembre à l'occasion de la présidentielle américaine, sur les traces des sons urbains qui ont marqué nos vies.