«On travaillait jusqu'à 5 heures du matin. Et l'on devait pointer à 9 heures. Il a bien fallu se rendre à l'évidence. On ne peut pas traiter des artistes comme des ouvriers d'usine.» C'était l'idée, pourtant. Quand Lamont Dozier triture sa mémoire vive, dans une chambre à Los Angeles, il sait bien que le triomphe de la Motown tenait à sa discipline martiale. Brushing sculpté au rasoir, il parle d'un moment où la musique noire aux Etats-Unis est devenue un bien de consommation transracial. Jusqu'en 1968, à Detroit, il a fabriqué quelques centaines de chansons, dont une proportion déraisonnable de numéros 1. Il en rit encore.

Il faut se remettre un peu l'époque en tête. En 1960, Detroit est la ville macadamisée du Michigan où les traqueurs de destin échouent pour construire des voitures à la chaîne. Berry Gordy est l'un d'entre eux, petite frappe mutine qui serre des boulons et ne s'imagine pas d'horizon hors l'industrie. Quand il finit par créer son label, Motown, il conçoit son affaire à la manière des trafiquants de moteur. Emploi à heure fixe, contrôles de qualité et compétition furieuse entre les différentes équipes de composition. «On ne rigolait pas tous les jours, précise Dozier. Gordy avait besoin de tubes. Alors, on pondait.»

Avec les frères Holland, Lamont Dozier a écrit pour les Four Tops, Marta & the Vandellas, Donna Summer, pour ne citer que les plus saillants. Pas un mélomane, sur cette planète, qui ait échappé à son «Baby Love». «Je gagnais ma vie grâce aux royalties. Mais les droits de nos chansons appartenaient à la Motown. Vous voyez le genre.» Il ne se plaint pas, pourtant. Il y a, chez Lamont Dozier, une fascination vis-à-vis de sa propre trajectoire, comme s'il avait vécu à distance de ses succès personnels. «Tout était trop rapide. Nous n'avions pas le temps de nous rendre compte que nous faisions l'histoire. Alors maintenant, je profite.»

D'un label pour pointeurs black en sortie dominicale, Motown est devenu rapidement une voix pour l'Amérique. Pour la première fois, sans doute, des Noirs devenaient des stars pour la majorité blanche. Pas un hasard si Michael Jackson, nain prodigieux au sein des Jackson Five, est sorti de cette école précisément. Les enjeux politiques des années 60, la lutte pour les droits civiques et les émeutes apparaissent comme passés sous silence par un patron, Berry Gordy, qui souhaitait avant tout ne pas effrayer l'acheteur potentiel. «Franchement, je n'ai jamais vraiment écrit de chanson politique. Je crois avoir dédié l'immense majorité de mes textes à une fille, Bernadette, que j'avais rencontrée au lycée», s'émeut Dozier.

Pourtant, la Motown a offert une bande son à la guerre du Vietnam. Et le tube de Marvin Gaye, «What's Goin'On», est devenu un hymne pour les pacifistes de tous acabits. La Motown a surtout ouvert la porte à une suprématie qui paraît plus que jamais d'actualité, celle de la musique pop africaine américaine. Aujourd'hui, depuis son repaire baroque de Las Vegas, Lamont Dozier écrit pour Joss Stone. Une petite starlette blanche de 18 ans même pas, qui ne jure que par la période Motown, qui sort avec son fils et qui se prend pour Aretha Franklin devant un microphone. «Elle a une jolie voix. C'est déjà quelque chose.» Lui continue d'écouter Nina Simone.

Cette semaine, l'émission «Radio Paradiso» de La Première traque les sons urbains qui ont marqué nos vies, à l'occasion des élections présidentielles américaines. «Le Temps» en livre le carnet de route.