Roman

Elégance du sentiment

Dans son dernier roman, Hanne Ørstavik s’attache à explorer la déception amoureuse. Un éloge de la frivolité, à laquelle la Norvégienne accorde un grand sérieux

«Se trouve-t-il que les personnes qui nous touchent vraiment nous touchent en des lieux dont nous ne savons rien?» se questionne Paula, quadragénaire, assise sur sa terrasse plongée dans l’obscurité. Voilà l’une des questions – elles sont nombreuses dans ce livre – qui mettent le lecteur face à une Hanne Ørstavik inchangée: dans son dernier roman, l’auteure norvégienne née en 1969 poursuit son exploration d’histoires amoureuses, abordées par le biais de l’introspection. Ainsi, tout ce qui est vu, vécu, observé, vient nourrir le récit intime d’une narratrice qui ne perçoit le monde qu’au travers des sensations que lui offre son corps.

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L’écriture de l’auteure n’est pas pour autant dénuée d’aplomb, ni d’une franchise qui maintient le texte à la surface de la sentimentalité. Car une prose impudique se dégage des pages. Quatrième roman de l’auteure traduit en français, Sur la terrasse, dans le noir est en ce sens très proche de Place ouverte à Bordeaux (Noir sur Blanc), découvert il y a quatre ans. Ici aussi, une femme mûre prend parole et décline ses élans sensuels. Le résultat est déroutant, entre les rêveries d’une grande gamine et les désillusions d’une femme expérimentée.

Retraite sentimentale et détachement

Paula est en effet sous le coup d’une déception amoureuse. Elle se retranche dès lors dans une «vie très intérieure», tandis que ses liens avec le monde extérieur se font «selon des modes contraires, inaccessibles, ombrageux». A cette retraite sentimentale s’en ajoute une autre, géographique: le roman retrace le séjour prolongé de Paula en Espagne, où elle partage un appartement à Barcelone avec Vera, anthropologue comme elle. C’est là que, à force de questionnements et de cheminements méditatifs, la narratrice se détache peu à peu du souvenir de Jostein, avec qui elle partageait sa vie en Norvège sans que celui-ci affiche une quelconque attirance pour elle.

Apaiser un «endroit dangereux»

«Nous voulons aller quelque part où quelque chose nous touche, une note ou un écho. Un endroit plus dangereux, où ce qui se dit, ou qui est examiné, ouvre sur quelque chose de plus», analyse Paula. Et de tenter d’ouvrir des passages entre cette intériorité blessée et l’expression physique de ses émotions. Un retour au monde qui se fait par le biais de conversations et de séances de transe hypnotique avec Vera, ou encore en s’essayant au sexe tarifé: Paula s’inscrit comme escort et va à la rencontre d’hommes prêts à payer pour son corps – thérapie qui vise à contrebalancer le désintérêt de Jostein et à apaiser cet «endroit dangereux» qui, en elle, invoque encore et toujours sa présence.

On l’aura compris: Hanne Ørstavik a cela de particulier qu’elle ne se laisse pas désarçonner par le reproche de la futilité, qu’elle aurait plutôt tendance à réhabiliter. C’est d’ailleurs à son effronterie qu’elle doit son succès, car il est bien rare que la frivolité bénéficie d’un tel sérieux. Au point où on est tenté d’y voir une forme d’élégance – ou, du moins, de militantisme, tant les romans de la Norvégienne invoquent un droit bienvenu à la sensibilité.


Hanne Ørtsavik, «Sur la terrasse, dans le noir», traduction du norvégien par Céline Romand-Monnier, Phébus, 217 p.

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