Après Salomé, Elektra – un autre blockbuster de l’opéra straussien! Esa-Pekka Salonen est parvenu à souder les forces du Verbier Festival Orchestra jeudi soir, à la Salle des Combins. Par chance, il ne pleuvait pas, et le concert sous la grande tente en plein air s’est passé sans perturbations météorologiques. C’était un défi de taille pour les jeunes musiciens tellement la partition, carrée de structure, hérissée comme une chaîne de montagnes, exige une attention de tous les instants. La puissance tellurique de la musique de Strauss est telle qu’elle peut littéralement «tuer» les voix, or dès la première seconde, le chef finlandais a veillé à équilibrer les masses sonores.

Cette façon d’empoigner la tragédie à bras-le-corps sans jamais se laisser submerger par le flot d’informations sonores est admirable. Très souple dans sa gestique, ferme dans les intentions, Esa-Pekka Salonen donne l’impression qu’il a toute la partition dans sa tête. Il y a une hauteur de vue, une sorte d’élégance dans la noirceur, une conduite permanente du discours jusque dans les ruptures.

Héroïne inconsolable

Car Elektra, ce ne sont pas seulement des décharges de décibels. C’est aussi toute la douleur de l’héroïne, incapable d’accepter le meurtre de son père Agamemnon par sa propre mère, Clytemnestre, et l’amant de celle-ci, Egisthe. Son esprit ne se calmera pas tant que ce meurtre n’aura pas été vengé. Electre rêve que son frère Oreste (porté disparu et que l’on annonce mort) ressuscite et revienne au palais de Mycènes pour s’armer de la hache maléfique et tuer Clytemnestre.

L’histoire est terrible. Et on la vit au fil de cette soirée, malgré l’absence de mise en scène et de décors, grâce à l’engagement des trois cantatrices principales, qui font «vivre» le texte génial de Hugo von Hofmannstahl (projeté en surtitres) riche de doubles sens. La voix de Lise Lindstrom a quelque chose de tranchant dans la texture, mais elle ne crie pas.

Cette Electre n’est pas un monstre devenu fou: elle conserve une part de féminité de bout en bout. On la sent souffrir, cherchant désespérément un débouché pour s’arracher à la prison (psychologique) qui l’enferme. Elle tente d’amadouer sa sœur Chrysothémis pour que celle-ci s’associe à son plan de vengeance, mais Chrysothémis veut vivre, enfanter et avoir un destin de femme. «Sois maudite!», hurle Elektra à sa sœur, et c’est un énième divorce familial.

Lyrisme à fleur de peau

L’orchestre, fourmillant de détails, accompagne ces femmes dans leur sort de victimes broyées. Il y a ces bribes de motifs sournois qui serpentent aux bois, ces cuivres qui éructent, ces cordes qui se font plus tendres et fragiles pour dépeindre les fêlures intérieures.

Autant la confrontation entre Elektra et sa mère Clytemnestre est ponctuée de réparties cyniques (avec une orchestration géniale pour dépeindre les cauchemars entêtants de Clytemnestre), autant la scène de la reconnaissance entre Oreste et Elektra est imprégnée d’un lyrisme touchant, à fleur de peau. Esa-Pekka Salonen clarifie l’architecture, allège les touffeurs orchestrales et cherche à dégager les lignes mélodiques.

Lise Lindstrom se distingue par une voix svelte et puissante, aux aigus décochés comme des scies (mais jamais criards), et une façon très particulière de faire ressortir certains accents dans le grave. La mezzo-soprano Anna Larsson, elle, séduit par l’opulence d’une voix très homogène. Ce n’est pas une cantatrice en fin carrière que l’on a prise ici pour Clytemnestre (et donc à la voix fatiguée), mais une femme dans la fleur de l’âge.

Timbre chaud, dense et profond

La soprano suédoise Ingela Brimberg, acclamée en Senta dans Le Vaisseau fantôme en 2013 à Genève, est très convaincante en Chrysothémis, voix tout en courbes et rondeurs. Le timbre d’Eric Owens, chaud, dense, profond, un peu rocailleux (lequel remplaçait Thomas Hampson souffrant) confère une étoffe très singulière à Oreste. Sa simple arrivée sur scène change l’atmosphère du drame. Et le voici qui sourit lorsque Elektra prend enfin conscience qu’elle a son frère en face d’elle.

Le destin s’accomplit et c’est lui-même qui portera le coup fatal à leur abominable mère. Du reste les cris de Clytemnestre, décochés par Anna Larsson dans les coulisses, sont très réussis.

Les autres rôles secondaires sont bien tenus, même si le ténor autrichien Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Egisthe) est couvert par l’orchestre. Au fil de la soirée, le drame prend corps, avec un orchestre qui s’autorise quelques éclats bien sonores, en particulier à la fin de l’opéra, aux derniers accords sans le moindre espoir de rémission, malgré la mort infligée à ce monstre de Clytemnestre.


Verbier Festival, jusqu’au 6 août.