été russe

Elena Tchijova, brodeuse d’histoires

Dans «Le Temps des femmes», récemment traduit en français, la romancière éreinte le bolchevisme. Elle n’est pas plus tendre avec Vladimir Poutine

Elena Tchijova, couturière d’histoires

Dans «Le Temps des femmes», récemment traduit en français, la romancière éreinte le bolchevisme. Elle n’est pas plus tendre avec Vladimir Poutine

L

a porte de l’immeuble se situe dans un entrelacs d’arrière-cours. A l’intérieur, une boîte de petits pois est scotchée à la rambarde pour servir de cendrier. Un vieux matelas et quelques détritus attirent le regard, mais déjà une voix avenante guide le visiteur vers les hauteurs. Elena Tchijova sourit sur le palier d’un vaste appartement à la décoration bourgeoise et empesée.

Née en 1957 à Leningrad, elle vit désormais à Saint-Pétersbourg. Et c’est ce fil historique qu’elle déroule dans chacun de ses livres. Le Temps des femmes, traduit en début d’année en français aux Editions Noir sur Blanc, met en scène une fillette qui refuse de parler, sa mère ouvrière et trois babouchkas dans un appartement communautaire. Outre une exploration très fine de la nature humaine, c’est un morceau d’époque bolchevique qui apparaît au lecteur, fait de souvenirs du siège de Leningrad, de pression sociale, de rationnement et de petits arrangements avec le système. Y défilent des hommes buveurs de vodka, des femmes hargneuses ou besogneuses, des chefs de comité, des grands-mères francophiles et amoureuses.

La vie d’Elena Tchijova imprègne le récit. «J’ai vécu enfant dans des appartements communautaires et connu les conflits engendrés par la cohabitation de classes sociales différentes. Lorsque vous avez une chambre avec un professeur et sa famille, une autre avec des villageois et une troisième avec un alcoolique accueillant des prostituées, ça ne peut pas marcher, relate la quinquagénaire. Et un conflit peut durer des années autour de la manière de laver le sol et les toilettes à la même eau.» La fillette partageait une pièce avec ses deux parents, sa sœur cadette et son arrière-grand-mère, un personnage si complexe qu’elle seule a donné vie aux trois babouchkas du livre.

Pour son aïeule, comme pour ses dérivées de papier, la religion joue un rôle de premier ordre dans le quotidien. On invoque les saints en catimini et l’on baptise les enfants en cachette de leur mère. «A l’époque, être religieux signifiait être contre le pouvoir communiste, c’était un signe d’intelligence. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, assène l’écrivaine, carré brun et regard sombre. Poutine essaie de placer l’Eglise orthodoxe où se trouvait autrefois le Parti communiste. Il attise également la nostalgie de l’empire pour se maintenir au pouvoir. Cela fonctionne; ils sont nombreux à avoir applaudi l’annexion de la Crimée alors que la population n’a rien à y gagner directement. Cette nostalgie de l’époque soviétique perdurera tant que les gens ayant vécu à ce moment-là seront encore en vie. Mon livre vise précisément à montrer que c’était une période tragique.»

Elena Tchijova déplore qu’autant d’intellectuels soutiennent le régime. Elle-même ne mâche pas ses mots mais reste une auteure largement respectée dans le pays, directrice du Pen Club de Saint-Pétersbourg, honorée du Booker Prize russe en 2009 pour Le Temps des femmes. Elle estime que sa liberté de dire et d’écrire est totale, tout au plus mentionne-t-elle cette loi absurde et nouvelle qui interdit l’utilisation de gros mots dans les œuvres culturelles (lire ci-contre). «Les députés, enivrés par le pouvoir, se sentent le besoin d’éduquer le peuple.» Sur la fenêtre de la cuisine, deux perruches approuvent en sifflotant.

Le dernier roman d’Elena Tchijova, La Planète des champignons – pas encore traduit en français –, évoque une histoire d’amour et de datcha à l’époque actuelle. La romancière l’a imaginé chaque jour, de 8h à 14h, durant deux ans, sur l’ordinateur installé dans sa chambre. «J’ai rédigé mes deux premiers livres la nuit, puis j’ai eu un déclic et je m’y suis mise à 8h le matin», raconte celle qui commença par la poésie. Peut-être parce qu’elle a longtemps écrit en clandestine, professeur d’économie d’abord, puis femme d’affaires. «Au moment de la perestroïka, mon mari historien était très mal payé. Je me suis réorientée dans le business, j’ai fait de l’argent facile dans une grande entreprise de fabrication de meubles, mais je sentais que ce n’était pas ma vie.» Cette mère de deux filles décide alors de se consacrer à sa passion littéraire. Chacun de ses livres s’inscrit dans une période bien précise de l’histoire russe. «Je me documente beaucoup avant d’écrire. Une histoire d’amour n’est pas vécue de la même manière dans les années 1920, 30 ou 40.»

Et lorsqu’elle ne travaille pas ses lignes, Elena Tchijova coud des vêtements ou des rideaux. Elle montre fièrement la robe bleu foncé à fleurs jaunes qu’elle porte en ce jour de juin, parfaitement coupée, joliment décolletée. «Toute l’énergie négative sort par les mains. J’ai commencé à coudre lorsque j’ai arrêté de frotter le linge. J’ai eu ma première machine à laver à 30 ans, ma mère en avait 50», narre cette enfant d’un ingénieur et d’une comptable, dont les deux grands-pères sont morts à la guerre.

C’est aussi cela Le Temps des femmes, des épouses et des mères qui prennent leur destin et leur famille en main, face à des maris décimés par les conflits et la vodka. Un temps qui, en Russie, ne cesse de s’étirer.

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