Théâtre

Elfriede Jelinek entreprend un voyage au bout de l’hiver, la traversée d’une glaciation affective et politique

Prix Nobel 2004, la romancière et dramaturge autrichienne file la métaphore dans des monologues véhéments, qui exposent son enfer personnel et celui du monde contemporain

Genre: Théâtre
Qui ? Elfriede Jelinek
Titre: Winterreise, une pièce de théâtre
Traduit de l’allemand (Autriche)par Sophie Andrée Herr
Chez qui ? Seuil, 158 p.

Titre: Restoroute
Titre: Animaux
Traduit de l’allemand (Autriche) par Patrick Démerin et Dieter Hornig
Chez qui ? Verdier, 156 p.

Winterrreise: l es huit poèmes que Schubert a mis en musique parlent de froid et d’abandon, de larmes gelées, d’amour refusé, de la solitude d’un étranger sans feu ni lieu. A son tour, Elfriede Jelinek met ses pas dans celui du voyageur, reprenant les thèmes et jusqu’aux images de Wilhelm Müller (1827): un trajet à travers la neige et la glace brisée, qui mène à la mort et à l’oubli un joueur de vielle que personne ne veut écouter. On peut y lire une métaphore du travail de l’écrivain, une glaciation politique et sociale, une réflexion amère sur le temps et la mort. Elfriede Jelinek n’a cessé, dans ses romans et ses pièces de théâtre, de jeter l’anathème contre l’Autriche où elle est née, à Mürzzuschlag, en 1946. Comme Peter Handke, Thomas Bernhard et beaucoup d’autres, elle revient sans répit sur le passé enfoui, sur l’héritage nazi qui ne cesse de resurgir, de dénoncer scandales et corruption, abêtissement et lâcheté. Une œuvre d’une rare violence, portée par une langue véhémente, hardie, imprécatoire, musicale, qui lui a valu le Nobel, en 2004.

Dans ce contexte de ruines, s’inscrit sa propre destinée, enfant unique, «sucée jusqu’à la moelle» par une mère à l’amour dévorant, aux côtés d’un père qui sombrait dans la folie. La Pianiste, roman porté à l’écran par Michael Haneke, mettait déjà en scène ce roman familial qui suinte la perversion, la souffrance et la haine. Winterreise est un cycle où passent tous ces thèmes, sur un mode plus dépouillé, moins baroque et dépaysant que l’opéra fantastique qu’était Enfants des morts (Seuil, 2007), mais la souffrance et la rage sont les mêmes, comme jouées en sourdine. Sous-titré «Une pièce de théâtre», mais sans dialogues ni didascalies, le livre est composé de monologues dont on n’identifie pas facilement les voix qui les portent. Il a d’ailleurs été porté à la scène en Allemagne. En plus des poèmes romantiques de Wilhelm Müller, il s’appuie, dit l’auteure, sur Sein und Zeit de Heidegger et sur un documentaire autour des 3096 jours de réclusion de Natascha Kampusch.

Une méditation amère sur le temps ouvre ce voyage d’hiver, sur le fleuve sans retour et sur l’éternelle répétition du même. D’un abord difficile, elle fait penser aux questions que saint Augustin envoie à Dieu. Ensuite, les monologues se font plus directement lisibles. Une mariée est à vendre au plus offrant, elle a sous sa robe des oasis fiscaux, des Alpes très rentables, des investissements discrets. Scandales (les allusions à l’Autriche sont très explicites) balayés sous le tapis, silence et cynisme. Le roman familial d’Elfriede Jelinek est aussi mis en scène: la mère dévorante, premier amour, à l’aune duquel se mesureront tous les autres; le père, isolé dans sa folie, exclu par ses deux femmes, l’épouse et la fille; celle-ci, recluse, à l’abri du monde extérieur mais offerte à lui sur le «réseau», dans les rets de cette «toile» où se vit désormais toute sexualité, tout rapport humain, fantasmés et infiniment disponibles et renouvelables. L’auteure elle-même ne sort presque plus et vit sa vie sociale à travers son site et sa boîte électronique.

Musicienne de formation, elle se met en scène en joueur de «vieille vielle à rengaines», girouette grinçante que plus personne ne veut écouter. La langue ici est virtuose, musicale, en allitérations et ruptures de rythmes, mais de façon plus discrète, et moins affolante, inventive et agressive que dans Enfants des morts. Dans les deux pièces réunies chez Verdier, elle se fait burlesque, mordante, obscène. Restoroute, créé en 1994, met en scène deux couples échangistes, un écho à Cosi fan tutte, l’opéra de Mozart. «Moraliste incurable», la dramaturge y montre, dit-elle, «le trou noir de la liberté»: une comédie grotesque qui évoque les images d’Otto Dix, transposées sous la lumière crue d’un restoroute. Animaux est composé de deux monologues en miroir: une femme soumise fait allégeance à son amant. Devenue un «environnement», elle est méprisée en conséquence. Le deuxième volet montre le revers de cette soumission, dans la prostitution. L’écriture est hachée, crue, transpercée de références religieuses: blasphèmes et transgressions pour le tableau éprouvant d’une époque monstrueuse.

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«Winterreise» de Wilhelm Müller (1827)

Mis en musique par Franz Schubert

«Aboyez encore,chiens à l’affût, Refusez-moi le reposà l’heure du sommeil! J’en ai finiavec tous les rêves, Qu’ai-je à m’attarder parmi les dormeurs?»
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