Jelinek, Prix Nobel de littérature 2004, est un auteur irritant. La Pianiste, Lust (Seuil, 1994) ou Avidité (Seuil, 2003) sont des romans qui ne m'ont pas laissée intacte et qui peuvent susciter malaise voire dégoût. Pourtant, impossible de quitter cette écriture ni de l'oublier. Elle se fiche dans la mémoire comme un aiguillon car elle est sans concession. Il arrive que l'on se pose la question de savoir si telle ou telle écriture est féminine ou masculine. Souvent cette question est écartée d'un geste las de la main. Peu importe, dira-t-on, parlons de la qualité de l'écriture, de l'univers de l'œuvre, parlons du texte et non de l'être de chair et de sang qui l'a écrit.

Pourtant il me paraît évident qu'Elfriede Jelinek écrit avec son sexe féminin - même si l'image est boiteuse. On peut dire d'un homme qu'il écrit avec son sexe, mais n'est-il pas abusif de le dire aussi d'une femme, dont le sexe n'est qu'absence ou réceptacle? Le propos d'Elfriede Jelinek se situe précisément là, «en dessous de la ceinture».

Depuis une vingtaine d'années, le féminisme dur et ses revendications vibrantes semblent avoir disparu. Sauf dans les textes de l'auteure autrichienne laquelle continue à thématiser la relation amoureuse comme une guerre sans merci dont, en apparence du moins, la femme est la victime consentante. Dans Lust, la femme est un être sans identité, sans intériorité, elle n'existe qu'en fonction de son mari, son fils et elle est comparée à une grenouille qui replie les jambes latéralement pour «que son mari puisse l'inspecter et l'examiner aussi profondément que possible, jusqu'à la cour d'assises». Cette relation maître-esclave nie toute intériorité ou intimité, le corps de la femme appartient jusqu'au plus profond à l'ordre social.

Mais Jelinek ne s'arrête pas aux relations hommes-femmes, elle s'attaque à toutes les relations humaines, surtout à celles que nous inclinons à considérer comme «naturelles». Ainsi rien de plus effrayant, sous la plume de Jelinek, que la relation mère-fille telle qu'elle la décrit dans La pianiste.

Depuis la secousse sismique du fascisme, la langue allemande porte ce fardeau: avoir rendu possible l'atrocité. Avoir été la complice, voire l'instigatrice des crimes commis. Traquer dans la langue quotidienne ce qui rend possible la domination, tel est le travail titanesque auquel Jelinek s'est livrée. Aiguillonnée par la conscience panique de sa faute, l'écriture ici se traque elle-même dans un mouvement où elle est à la fois le prédateur et la proie. Lire un texte de Jelinek est aussi haletant que d'assister à un combat de boxe. L'auteur prend la langue à bras-le-corps, investissant chaque virgule avec un sérieux de criminologue, interrogeant - au sens policier du terme - chaque mot, chaque tournure pour les détourner et en faire apparaître le potentiel fascisant. Glissements de sens, allitérations, jeux de mots: avec une légèreté étonnante et un humour souvent dévastateur, Jelinek cherche à redonner à la langue son innocence, sa liberté de mouvement. En septembre c'est avec une joie sauvage que les actrices de la pièce wet! incarneront ce corps-à-corps avec la langue à l'Orangerie.