Comment c’était «être enfant» avant? «Le Temps» a interrogé quatre aînés romands sur leurs tout premiers souvenirs. Retour aux années de guerre et d’après-guerre qui ne connaissaient ni les voitures, ni la surconsommation.

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«C’était le vieux temps, c’était bonnard.» Eliane Karlen, 87 ans, est ce qu’on appelle un tempérament. Depuis soixante ans, la fière aïeule de quatre petits-enfants et cinq arrière-petits-enfants vit à Bramois avec son mari Claude – «quarante-six ans de vie commune, c’est pas rien!» Ce jour de juin, elle revient dans sa maison d’enfance à Signèse et «bon dieu, comme c’est changé, c’est pas vrai!» s’exclame-t-elle à tous moments devant les nouvelles bâtisses de ce hameau perché dans les vignes d’Ayent. En compagnie d’Estelle, sa petite-fille, on la suit, l’esprit curieux et le cœur content.

Ici, sur la terre battue, on jouait aux quilles. On faisait joli le sol avec un manche, bien plat, et on tirait dans le tas. On a tellement ri!

L’aînée revoit avec émotion sa «vie d’avant», devant son ancienne maison habitée par une famille venue de France avec quatre enfants. «Nous, on occupait juste le bas et on vivait à sept là-dedans. Il y avait une cuisine, la chambre des parents et la chambre des enfants où on dormait à cinq. Après, il y a eu le bébé. Maman a eu neuf enfants en tout, dont un mort à 4 mois. Quatre filles, quatre garçons, on était très liés.» Derrière la maison, Eliane s’exclame: «Là-haut, y avait des granges et des écuries! Et ici, sur la terre battue, on jouait aux quilles. On faisait joli le sol avec un manche, bien plat, et on tirait dans le tas. On a tellement ri!»

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La prière à l’école, quatre fois par jour

On pourrait citer la sénior sans arrêt, tellement sa parole est spontanée, colorée. «J’ai toujours chanté, tout le temps. Si bien que j’étais souvent punie à l’école et je devais m’asseoir à côté du pommier. Quand Mme Bétrisey faisait les gros yeux, nous, on faisait semblant de pleurer. Elle était pas dupe. Elle venait vers nous et retournait nos sacs. On n’avait qu’à tout ramasser!»

Eliane raconte aussi comment, dans les années 1930, Eglise et école étaient liées. «On étudiait le catéchisme et on faisait la prière quatre fois par jour, à 8h30, 11h, 13h et 16h. Ça nous empêchait pas d’être terribles!» Comme ce moment du soir, quand la famille montait à la chapelle pour la messe, elle et ses frères «filaient en douce pour jouer». La chapelle est encore là, sur les hauts de Signèse, «joliment retapée». Et en face, «la maison rose, c’était le bistrot où Bricole, un Monsieur aisé, achetait des croissants le dimanche pour toutes les mamans.»

La vie en rose, côté estomac, alors? «Oui, on a toujours eu beaucoup à manger, même quand papa est parti à la mob [mobilisation, ndlr]. On avait deux vaches, une chèvre et des cochons. Ce qui faisait de la charcuterie, des confitures grâce au prunier et des litres de lait qu’on allait porter à la laiterie à la sortie du village pour le fromage et le beurre.» Eliane avait sa petite particularité, là aussi. «Bébé, je faisais que pleurer même quand j’avais été nourrie. «Donne-lui donc du lait de chèvre», a dit ma grand-mère à ma mère. Et c’est parti, j’ai été la petite chèvre de la famille!»

La bonne fée et les espadrilles

Côté habits par contre, l’époque était moins tendre. «Quand on commençait l’école, maman nous faisait faire un tablier, mais on le déchirait à force de courir partout. La pauvre, elle était quitte de le raccommoder ou d’en refaire.» Née sous une bonne étoile, Eliane a tout de même vécu un conte de fées. «Avec mon frère Paul, un après-midi d’été, on est allés à Crans. On faisait peine à voir tellement on était dépenaillés. On regardait toutes les vitrines d’habits et de jouets avec envie, mais on ne pouvait rien acheter, on n’avait pas d’argent. Une jolie dame est passée et nous a dit de choisir l’article qu’on désirait. J’ai pris les espadrilles à 4,95 francs, une fortune à l’époque. C’était la fête!»

Après la chapelle, on chantait. Et on chantait tellement bien que d’autres villageois venaient nous écouter. J’aurais toujours voulu faire partie d’un chœur mixte!

Tous ses souvenirs textiles et confection ne connaissent pas ce happy end… «Autour des 14-15 ans, j’avais reçu des bas nylon pour Noël. J’étais tellement contente! Le soir même, on est montés à huit sur une luge, on a foncé en bas de la pente, la luge est sortie de la route et j’ai déchiré mes bas. J’ai eu tellement honte que j’arrivais pas à l’avouer à maman…» Eliane, la casse-cou qui aime la fête avant tout. «Quand on était grandes filles, avec les copines, on avait envie de danser. On volait 20 cts aux parents pour acheter 1 litre de limonade et y en avait une qui mettait des disques. On y passait la soirée!»

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A propos de soirée, que faisait la famille durant la veillée? «Après la chapelle, on chantait. Et on chantait tellement bien que d’autres villageois venaient nous écouter. J’aurais toujours voulu faire partie d’un chœur mixte!» Eliane devient pensive. «C’était bien, ce moment, parce que sinon, à table, on n’avait pas le droit de parler. Papa était sévère. Il a fait tous les métiers du monde, boulanger, cordonnier, coiffeur ou contremaître et apportait toute sa paie à la maman, la bourse était intacte, jamais ouverte, jamais bue, mais il était dur, on avait la crainte de lui. Il n’avait pas d’humour, pas de douceur, on n’a jamais pu l’embrasser… Maman, elle, s’occupait des vignes et de la maison. Elle était douce, elle était formidable, mais quand je répondais, car j’étais la seule diablotine parmi les filles de la famille, j’attrapais une distribution. Elle pouvait nous secouer, moi et les garçons.»

«On travaillait tout le temps»

C’est que la vie était laborieuse, en ce temps-là, à la montagne. Beaucoup de travail, peu de temps libre. «Je parle beaucoup des bêtises que j’ai faites, mais on travaillait, nous aussi les enfants, tout le temps, à la vigne. Après l’école et le samedi-dimanche. On était kaputt, on était révoltés.» Pas de vacances? «Non, on allait nulle part, même pas au mayen. Et on marchait pas non plus dans la montagne, comme ça se fait maintenant. Juste le 15 août, pour la fête de la Vierge, on partait toute une équipe pique-niquer en haut le Duez. Je me souviens des copines et moi, en robes en crépon, c’était bonnard.»

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La fête, encore elle. Pourtant, à l’heure du bilan entre avant et maintenant, le ton d’Eliane devient moins clément. «Les enfants d’aujourd’hui, ils ont tout, tout de suite. Nous, on avait le respect des choses qu’on recevait. A 7-8 ans, j’ai reçu ma première poupée, la tête en carton mâché, le corps empaillé. Qu’est-ce que je l’ai aimée! Maintenant, les gosses ont un vélo et ils en ont un autre, puis encore un autre. Ça déborde», sanctionne l’aînée. Avant de retrouver son sujet préféré: «Ce que je regrette le plus du vieux temps? Qu’on ne fasse plus les fêtes religieuses, comme avant. La fête des saints Pierre et Paul, l’Assomption, la fête-Dieu, etc. C’était de belles occasions de se retrouver, d’être ensemble. Et de chanter.»