Ce qu’on appelle désormais «le vieux monde», c’est peut-être aussi s’étonner qu’une quasi-nonagénaire vous parle de loops, de feedbacks et de poils qui se hérissent sous l’effet du son. Alors, rembobinons la bande magnétique et laissons-la nous raconter un peu différemment le dernier siècle de la musique contemporaine.

Ça donnerait la chose suivante: Eliane Radigue est une figure majeure de la musique des XXe et XXIe siècles. Née en 1932 à Paris, cette semi-autodidacte a successivement embrassé tous les arsenaux sonores à sa disposition (bandes, synthétiseurs analogiques, field recording, musique électronique, instrumentations acoustiques) pour les mettre au service de l’expression d’une beauté certes exigeante – écoutées distraitement, les pièces de Radigue pourraient sembler dénuées de mouvement apparent – mais armée d’un pouvoir de fascination à mille lieues de la froideur analytique qu’on prête, par moments à tort, à la musique contemporaine.

Chœur d’anges

A quoi ressemble la musique d’Eliane Radigue? Pour faire court, on dira qu’il s’agit de longues pièces enveloppantes construites de notes qui, parce qu’elles sont tenues et allongées au-delà du raisonnable, finissent par se déplier, et par déployer toute leur vie intérieure faite d’harmoniques, d’entrechocs à la frange du spectre auditif, et de presque-silence parfois. Elle entretient un cousinage avec l’art du drone, mais elle a remplacé le rouleau compresseur du bourdon par un chœur d’anges en slow motion.

Attention aux images, les anges dont on parle ici ne sont pas réductibles à un article de foi: «J’ai souvent rencontré, disait-elle dans un long entretien publié en 2019 (Espaces intermédiaires, Ed. Les Presses du réel), des professeurs de yoga et des danseurs qui effectuaient leur pratique quotidienne avec ma musique. Pourquoi pas? Mais je précise toujours que ce n’est pas une musique religieuse stricto sensu.» Il y a toutefois indéniablement quelque chose qui, dans la démarche de cette convertie au bouddhisme, tient de l’ineffable: «Pour moi, la spiritualité et l’engagement envers la musique sont semblables à deux rails. Ils ne se rejoignent pas en s’entrecoupant, mais par le train qui roule dessus.»

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La musique d’Eliane Radigue est éminemment accueillante pour qui fait l’effort d’y entrer. Quoique «effort» ne soit pas forcément le terme le mieux choisi: pour se faire un nid dans les abysses réverbérants de Jetsun Mila (1986) ou dans les flux et reflux solaires de L’Île re-sonante (2005) – les rabelaisants auront reconnu ici un clin d’œil –, il suffit en effet de trouver un juste équilibre entre attention et lâcher-prise. C’est une musique qui se goûte sur la longueur, et elle a d’ailleurs aussi mis longtemps à être connue – ce n’est qu’à 70 ans qu’Eliane Radigue a vu son œuvre se populariser, et qu’elle a pu se considérer comme compositrice.

A cela, plusieurs raisons. Tout d’abord, certes (et l’on retrouve ici la notion de «vieux monde»), le fait d’être une femme dans la France de l’après-guerre: élever les enfants qu’elle a eus avec Arman (le plasticien) a creusé des moments de silence dans sa carrière; et si tout autant Pierre Henry que Pierre Schaeffer – pour lesquels elle fit la petite main en coupant et recollant des bandes magnétiques – reconnurent sa vista lorsqu’il s’agissait de créer des sons inouïs, d’autres directeurs de studios étaient, comme elle le dit aujourd’hui, davantage intéressés par son anatomie que par son oreille…

Dans «la zone immatérielle»

«Il y a certes encore des machos, c’est vrai, dit-elle encore, mais ma position a toujours été de les ignorer. C’est leur problème, pas le mien.» Il y a autre chose, et c’est vraisemblablement une définition de ce que peut être l’avant-garde: Eliane Radigue a souvent dit qu’elle avait dû attendre que les développements technologiques (bandes magnétiques, puis synthétiseurs, puis processeurs, etc.) rendent possible la concrétisation de ses visions intérieures. Et de fait, à chaque étape, à chaque œuvre, elle dit s’approcher un peu plus de quelque chose. Mais de quoi?

Depuis les années 1950, c’est un même but qui l’affûte et qu’elle raffine, une volonté de fertiliser les entrailles du son, de rechercher dans l’expression musicale quelque chose qui soit de l’ordre d’un éternel état transitoire. Comme elle le dit souvent en paraphrasant Verlaine, elle rêve d’une musique qui, à chaque instant, ne serait ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. «Quand on fait un la ou un ré sur une corde, on entend une note, mais ce qui est intéressant, c’est toute la zone immatérielle qui émane du frottement de l’archet sur la corde, de la manière de la faire vibrer, et de toute la richesse qui en découle. C’est là où réside la musique à mes yeux.» Et cette luxuriance-là, c’est une flèche qui transcende les technologies.

Deux œuvres d'Eliane Radigue («Occam V» et «Occam Océan») seront jouées dans le cadre du festival. De plus, une table ronde centrée sur sa carrière sera tenue le 18 avril.


Profil

1932 Naissance à Paris.

1955 Entre comme stagiaire au studio d’essai de Pierre Schaeffer et Pierre Henry.

1971 Acquiert un synthétiseur ARP 2500.

1974 Devient bouddhiste.

1989 Mort de son fils, Yves.

2004 Première œuvre acoustique («Elemental II»).

2011 Commence «Occam», série d’œuvres collaboratives.


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